«Un moine qui quête pour son monastère, il a trouvé à qui s’adresser!» proféra la jeune fille qui se tenait dans l’angle de gauche.
L’individu qui était accouru au-devant d’Aliocha pirouetta sur ses talons et lui répondit d’un ton saccadé:
«Non, Varvara [75] Nicolaïevna, ce n’est pas cela, vous n’avez pas deviné! Permettez-moi de vous demander, fit-il en se tournant vers Aliocha, ce qui vous a engagé à visiter… cette retraite?»
Aliocha le considéra avec attention: ce personnage, qu’il voyait pour la première fois, avait quelque chose de pointu, d’irrité. Il était légèrement éméché. Son visage reflétait une impudence caractérisée, et en même temps – chose étrange – une couardise visible. On devinait un homme longtemps assujetti, mais avide de faire des siennes; ou mieux encore, un homme qui brûlerait d’envie de vous frapper, tout en craignant vos coups. Dans ses propos, dans l’intonation de sa voix plutôt perçante, on distinguait une sorte d’humour bizarre, tantôt méchant, tantôt timide, intermittent et de ton inégal. Il avait parlé de la «retraite» en tremblant, les yeux écarquillés, et en se tenant si près d’Aliocha que celui-ci fit machinalement un pas en arrière. Le personnage portait un paletot de nankin, sombre, en fort mauvais état, rapiécé, taché. Son pantalon à carreaux très clair, comme on n’en porte plus depuis longtemps, d’une étoffe fort mince, fripé en bas, remontait au point de lui donner l’air d’un garçon qui a grandi.
«Je suis… Alexéi Karamazov… répondit Aliocha.
– Je le sais bien, repartit l’autre, donnant à entendre qu’il connaissait l’identité de son visiteur. Et moi, je suis le capitaine en second Sniéguiriov; mais il importe de savoir ce qui vous amène…
– Je suis venu comme ça. Au fait, je voudrais vous dire un mot, en mon nom… si vous le permettez…
– En ce cas, voici une chaise, veuillez vous asseoir, comme on disait dans les vieilles comédies.»
D’un geste prompt le capitaine saisit une chaise libre (une simple chaise en bois) qu’il plaça presque au milieu de la chambre; il en prit une autre pour lui et s’assit en face d’Aliocha, de nouveau si près que leurs genoux se touchaient presque.
«Nicolas Ilitch Sniéguiriov, ex-capitaine en second de l’infanterie russe, avili par ses vices, mais pourtant capitaine [76]… Toutefois, je me demande en quoi ai-je pu exciter votre curiosité, car je vis dans des conditions qui ne permettent guère de recevoir des visites.
– Je suis venu pour cette affaire…
– Pour quelle affaire? interrompit le capitaine d’un ton impatient.
– À propos de votre rencontre avec mon frère Dmitri, répliqua Aliocha, gêné.
– De quelle rencontre? Ne serait-ce pas au sujet du torchon de tille? Et il s’avança tellement cette fois que ses genoux heurtèrent ceux d’Aliocha. Ses lèvres serrées formaient une ligne mince.
– Quel torchon de tille? murmura Aliocha.
– C’est pour se plaindre de moi, papa, qu’il est venu! retentit une voix derrière le rideau, une voix déjà connue d’Aliocha, celle du garçon de tantôt. Je lui ai mordu le doigt aujourd’hui!»
Le rideau s’écarta et Aliocha aperçut son récent ennemi, dans le coin sous les icônes, sur un lit formé d’un banc et d’une chaise. L’enfant gisait, recouvert de son petit pardessus et d’une vieille couverture ouatée. À en juger par ses yeux brûlants, il devait avoir la fièvre. Intrépide, il regardait Aliocha avec l’air de dire: «Ici, tu ne peux rien me faire.»
«Comment, quel doigt a-t-il mordu? sursauta le capitaine. C’est le vôtre?
– Oui, le mien. Tantôt, il se battait à coups de pierres dans la rue avec ses camarades; ils étaient six contre lui. Je me suis approché, il m’en a jeté une, puis une autre à la tête. Et comme je lui demandais ce que je lui avais fait, il s’est élancé et m’a mordu cruellement au doigt, j’ignore pourquoi.
– Je vais le fouetter! s’exclama le capitaine qui bondit de sa chaise.
– Mais je ne me plains pas, je vous raconte seulement ce qui s’est passé… Je ne veux pas que vous le fouettiez! D’ailleurs, je crois qu’il est malade…
– Et vous pensiez que j’allais le faire? Que j’allais empoigner Ilioucha [77] et le fouetter devant vous? Il vous faut ça tout de suite? proféra le capitaine, se tournant vers Aliocha avec un geste menaçant, comme s’il voulait se jeter sur lui. Je plains votre doigt, monsieur, mais ne voulez-vous pas qu’avant de fouetter Ilioucha je me tranche les quatre doigts sous vos yeux, avec ce couteau, pour votre juste satisfaction? Je pense que quatre doigts vous suffiront, vous ne réclamerez pas le cinquième, pour apaiser votre soif de vengeance?…»
Il s’arrêta soudain, comme suffoqué. Chaque trait de son visage remuait et se contractait, son regard était des plus provocants. Il était égaré.
«Maintenant, j’ai tout compris, dit Aliocha, d’un ton doux et triste, sans se lever. Ainsi, vous avez un bon fils, il aime son père et s’est jeté sur moi comme étant le frère de votre offenseur… Je comprends, à présent, répéta-t-il, songeur. Mais mon frère, Dmitri, regrette son acte, je le sais, et s’il peut venir chez vous, ou, encore mieux, vous rencontrer à la même place, il vous demandera pardon devant tout le monde… si vous le désirez.
– C’est-à-dire qu’après m’avoir tiré la barbe, il me fait des excuses… Il croit ainsi me donner pleine et entière satisfaction, n’est-ce pas?
[75] Barbe.