Son plan consistait à surprendre Dmitri à l’improviste; voici comment: en escaladant la haie comme la veille, il pénétrerait dans le jardin et s’installerait dans le pavillon. «S’il n’est pas là, sans rien dire à Foma ni aux propriétaires, je resterai caché, à l’attendre jusqu’à la nuit. Si Dmitri guette encore la venue de Grouchegnka, il viendra probablement dans ce pavillon…» D’ailleurs, Aliocha ne s’arrêta guère aux détails du plan, mais il résolut de l’exécuter, dût-il ne pas rentrer ce soir-là au monastère.
Tout se passa sans encombre; il franchit la haie presque à la même place que la veille et se dirigea secrètement vers le pavillon. Il ne désirait pas être remarqué; la propriétaire, ainsi que Foma (s’il était là), pouvaient tenir le parti de son frère et se conformer à ses instructions, donc ne pas le laisser pénétrer dans le jardin ou avertir à temps Dmitri de sa présence. Il s’assit à la même place et se mit à attendre, la journée était aussi belle, mais le pavillon lui parut plus délabré que la veille. Le petit verre de cognac avait laissé un rond sur la table verte. Des idées oiseuses lui venaient à l’esprit, comme il arrive toujours lors d’une attente ennuyeuse: pourquoi s’était-il assis précisément à la même place, et non ailleurs? Une vague inquiétude le gagnait. Il attendait depuis un quart d’heure à peine, lorsque les accords d’une guitare montèrent des buissons, à une vingtaine de pas tout au plus. Aliocha se souvint avoir entrevu la veille, près de la clôture, à gauche, un vieux banc rustique. C’est de là que partaient les sons. Une voix de ténorino chantait en s’accompagnant de la guitare et avec des enjolivures de faquin:
Une force obstinée
M’attache à ma bien-aimée,
Seigneur, ayez pitié
Et d’elle et de moi!
Et d’elle et de moi!
La voix s’arrêta. Une autre, une voix de femme, caressante et timide, proféra en minaudant:
«Pourquoi vous voit-on si rarement, Pavel Fiodorovitch, pourquoi nous négligez-vous?
– Mais non», répondit la voix d’homme, avec une dignité ferme, bien que courtoise. On voyait que c’était l’homme qui dominait, que la femme lui faisait des avances. «Ce doit être Smerdiakov, pensa Aliocha, d’après la voix, du moins; la femme est sûrement la fille de la propriétaire, celle qui est revenue de Moscou et qui va en robe à traîne chercher de la soupe chez Marthe Ignatièvna…»
«J’adore les vers, quand ils sont harmonieux, poursuivit la voix de femme. Continuez.»
La voix de ténor reprit:
De la couronne il ne m’est rien
Si mon amie se porte bien,
Seigneur ayez pitié
Et d’elle et de moi!
Et d’elle et de moi!
«La dernière fois, c’était bien mieux, insinua la femme. Vous chantiez, à propos de la couronne: Si ma chérie se porte bien. C’était plus tendre.
– Les vers ne sont que balivernes! trancha Smerdiakov.
– Oh! non, j’adore les vers.
– Les vers, il n’y a rien de plus sot. Jugez vous-même; est-ce qu’on parle en rimes? Si nous parlions tous en rimes, même sur l’ordre des autorités, serait-ce pour longtemps? Les vers, ce n’est pas sérieux, Marie Kondratievna.
– Comme vous êtes intelligent! Où avez-vous appris tout cela? reprit la voix, de plus en plus caressante.
– J’en saurais bien davantage, si la chance ne m’avait pas toujours été contraire. Sans quoi je tuerais en duel celui qui me traiterait de gueux parce que je n’ai pas de père et que je suis né d’une puante [82]. Voilà ce qu’on m’a jeté à la face, à Moscou, où on l’a su par Grigori Vassiliévitch. Il me reproche de me révolter contre ma naissance: «Tu lui as déchiré les entrailles.» Soit, mais j’aurais préféré qu’on me tue dans le ventre de ma mère, plutôt que de venir au monde. On disait au marché – et votre mère me l’a raconté aussi avec son manque de délicatesse – que ma mère avait la plique et à peine cinq pieds de haut [83]… Je hais la Russie entière, Marie Kondratievna.
– Si vous étiez hussard, vous ne parleriez pas ainsi, vous tireriez votre sabre pour la défense de la Russie.
– Non seulement je ne voudrais pas être hussard, Marie Kondratievna, mais je désire au contraire la suppression de tous les soldats.
– Et si l’ennemi vient, qui nous défendra?
– À quoi bon? En 1812, la Russie a vu la grande invasion de l’empereur des Français, Napoléon Ier, le père de celui d’aujourd’hui, c’est grand dommage que ces Français ne nous aient pas conquis; une nation intelligente eût subjugué un peuple stupide. Tout aurait marché autrement.
– Avec ça, qu’ils valent mieux que nous? Je ne donnerais pas un de nos élégants pour trois jeunes Anglais, déclara d’une voix tendre Marie Kondratievna, en accompagnant sans doute ses paroles du regard le plus langoureux.
– Ça dépend des goûts.
– Vous êtes comme un étranger parmi nous, le plus noble des étrangers, je vous le dis sans honte.
– À vrai dire, pour la perversité, les gens de là-bas et ceux d’ici se ressemblent. Ce sont tous des fripons, avec cette différence qu’un étranger porte des bottes vernies, tandis que notre gredin national croupit dans la misère et ne s’en plaint pas. Il faut fouetter le peuple russe, comme le disait avec raison hier Fiodor Pavlovitch, bien qu’il soit fou ainsi que ses enfants.
– Pourtant, vous respectez fort Ivan Fiodorovitch, vous me l’avez dit vous-même.
– Mais il m’a traité de faquin malodorant. Il me prend pour un révolté. Il se trompe. Si j’avais quelque argent, il y a longtemps que j’aurais filé. Par sa conduite, Dmitri Fiodorovitch est pire qu’un laquais; c’est un panier percé, un propre-à-rien, et pourtant tous l’honorent. Je ne suis qu’un gâte-sauce, soit; mais, avec de la chance, je pourrais ouvrir un café-restaurant à Moscou, rue Saint-Pierre; en effet, je cuisine sur commande, et aucun de mes confrères, à Moscou, n’en est capable, sauf les étrangers. Dmitri Fiodorovitch est un va-nu-pieds, mais qu’il provoque en duel un fils de comte, celui-ci ira sur le terrain. Or, qu’a-t-il de plus que moi? Il est infiniment plus bête. Combien d’argent a-t-il gaspillé sans rime ni raison?
– Ça doit être fort intéressant, un duel, fit observer Marie Kondratievna.
– Comment cela?
– C’est effrayant, une telle bravoure, surtout quand de jeunes officiers échangent des balles pour une belle. Quel tableau! Ah! si les femmes pouvaient y assister, je voudrais tant…
– Ça va encore quand on vise, mais quand votre gueule sert de cible, la sensation manque de charme. Vous prendriez la fuite, Marie Kondratievna.
– Et vous, vous sauveriez-vous?
Smerdiakov ne daigna pas répondre. Après une pause, un nouvel accord retentit et la voix de fausset entonna le dernier couplet:
Malgré que j’en aie,
Je vais m’éloigner
Pour joui-i-r de la vie,