Выбрать главу
[110] – on était en 1826 – et en le persiflant avec esprit, à ce qu’on prétendit. Ensuite, je provoquai une explication de sa part et me montrai si grossier à cette occasion qu’il releva le gant, malgré l’énorme différence qui nous séparait, car j’étais plus jeune que lui, insignifiant et de rang inférieur. Plus tard, j’appris de source certaine qu’il avait lui aussi accepté ma provocation par jalousie envers moi; déjà auparavant mes relations avec sa femme, alors sa fiancée, lui avaient porté quelque ombrage; il se dit que si elle apprenait maintenant que je l’avais insulté sans qu’il me provoquât en duel, elle le mépriserait involontairement et que son amour en serait ébranlé. Je trouvai bientôt comme témoin un camarade, lieutenant de notre régiment. Bien que les duels fussent alors sévèrement réprimés, c’était comme une mode parmi les militaires, tellement se développent et s’enracinent d’absurdes préjugés. Juin touchait à sa fin; notre rencontre était fixée au lendemain matin, à sept heures, hors de la ville, et voici qu’il m’arriva quelque chose de vraiment fatal. Le soir, en rentrant de fort méchante humeur, je m’étais fâché contre mon ordonnance, Athanase, et l’avais frappé violemment au visage, au point de le mettre en sang. Il était depuis peu à mon service et je l’avais déjà frappé, mais jamais avec une telle sauvagerie. Le croiriez-vous, mes bien-aimés, quarante ans ont passé depuis lors et je me rappelle encore cette scène avec honte et douleur. Je me couchai, et quand je m’éveillai au bout de trois heures, il faisait déjà jour. Je me levai, n’ayant plus envie de dormir; j’allai à la fenêtre, qui donnait sur un jardin; le soleil était levé, le temps magnifique, les oiseaux gazouillaient. Qu’y a-t-il? pensai-je; j’éprouve comme un sentiment d’infamie et de bassesse.» N’est-ce pas le fait que je vais répandre le sang? Non, ce n’est pas cela. Aurais-je peur de la mort, peur d’être tué? Non, pas du tout, loin de là…» Et je devinai soudain que c’étaient les coups donnés à Athanase, la veille au soir. Je revis la scène comme si elle se répétait: le pauvre garçon, debout devant moi qui le frappe au visage à tour de bras, ses mains à la couture du pantalon, la tête droite, les yeux grands ouverts, tressaillant à chaque coup, n’osant même pas lever les bras pour se garer! Comment un homme peut-il être réduit à cet état, battu par un autre homme! Quel crime! Ce fut comme une aiguille qui me transperça l’âme. J’étais comme insensé, et le soleil luisait, les feuilles égayaient la vue, les oiseaux louaient le Seigneur. Je me couvris le visage de mes mains, m’étendis sur le lit et éclatai en sanglots. Je me rappelai alors mon frère Marcel et ses dernières paroles aux domestiques: «Mes bien-aimés, pourquoi me servez-vous, pourquoi m’aimez-vous, suis-je digne d’être servi?» «Oui, en suis-je digne?», me demandai-je tout à coup. En effet, à quel titre mérité-je d’être servi par un autre homme, créé comme moi à l’image de Dieu? Cette question me traversa l’esprit pour la première fois.» Mère chérie, en vérité, chacun est coupable devant tous pour tous, seulement les hommes l’ignorent; s’ils l’apprenaient, ce serait aussitôt le paradis!» «Seigneur, serait-ce vrai, pensais-je en pleurant, je suis peut-être le plus coupable de tous les hommes, le pire qui existe!» Et soudain ce que j’allais faire m’apparut en pleine lumière, dans toute son horreur: j’allais tuer un homme de bien, noble, intelligent, sans aucune offense de sa part, et rendre ainsi sa femme à jamais malheureuse, la torturer, la faire mourir. J’étais couché à plat ventre, la face contre l’oreiller, ayant perdu la notion du temps. Tout à coup entra mon camarade, le lieutenant, qui venait me chercher avec des pistolets: «Voilà qui est bien, dit-il, tu es déjà levé, il est temps, allons.» Mes idées s’égarèrent, je perdis la tête; pourtant nous sortîmes pour monter en voiture.» Attends-moi, lui dis-je, je reviens tout de suite, j’ai oublié mon porte-monnaie.» Je retournai en courant au logis, dans la chambrette de mon ordonnance.» Athanase, hier je t’ai frappé deux fois au visage, pardonne-moi!» Il tressaillit comme s’il avait peur; je vis que ce n’était pas assez et me prosternai à ses pieds en lui demandant pardon. Il en demeura stupide.» Votre Honneur… est-ce que je mérite?…» Il se mit à pleurer comme moi tout à l’heure, le visage caché dans ses mains, et se tourna vers la fenêtre, secoué par des sanglots; je courus rejoindre mon camarade, nous partîmes: «Voici le vainqueur, lui criai-je, regarde-moi!» J’étais rempli d’allégresse, riant tout le temps, je bavardais sans discontinuer, je ne me souviens plus de quoi. Le lieutenant me regardait: «Eh bien! camarade, tu es un brave; je vois que tu soutiendras l’honneur de l’uniforme.» Nous arrivâmes sur le terrain, où l’on nous attendait. On nous plaça à douze pas l’un de l’autre, mon adversaire devait tirer le premier; je me tenais en face de lui, gaiement, sans cligner les yeux, le considérant avec affection. Il tira, je fus seulement éraflé à la joue et à l’oreille: «Dieu soit loué, dis-je, vous n’avez pas tué un homme!» Quant à moi, je me tournai en arrière et jetai mon arme en l’air. Puis, faisant face à mon adversaire: «Monsieur, pardonnez à un stupide jeune homme de vous avoir offensé et obligé de tirer sur moi. Vous valez dix fois plus que moi, vous m’êtes supérieur. Rapportez mes paroles à la personne que vous respectez le plus au monde.» À peine eus-je parlé que tous les trois s’exclamèrent: «Permettez, fit mon adversaire courroucé, si vous ne vouliez pas vous battre, pourquoi nous avoir dérangés? – Hier encore, j’étais stupide, aujourd’hui, je suis devenu plus raisonnable, lui répondis-je gaiement. – Je vous crois pour hier, mais, quant à aujourd’hui, il est difficile de vous donner raison. – Bravo, fis-je en battant des mains, je suis d’accord avec vous là-dessus, je l’ai mérité! – Monsieur, voulez-vous tirer, oui ou non? – Je ne tirerai pas, tirez encore une fois si vous voulez, mais vous feriez mieux de vous abstenir.» Les témoins de crier, surtout le mien: «Peut-on déshonorer le régiment en demandant pardon sur le terrain; si seulement j’avais su!» Je déclarai alors à tout le monde, d’un ton sérieux: «Messieurs, est-il si étonnant à notre époque de rencontrer un homme qui se repente de sa sottise et qui reconnaisse publiquement ses torts? – Non, mais pas sur le terrain, reprit mon témoin. – Voilà qui est étonnant! J’aurais dû faire amende honorable dès notre arrivée ici, avant que monsieur tire, et ne pas l’induire en péché mortel; mais nos usages sont si absurdes qu’il m’était presque impossible d’agir ainsi, car mes paroles ne peuvent avoir de valeur à ses yeux, que si je les prononce après avoir essuyé son coup de feu à douze pas: avant, il m’eût pris pour un lâche, indigne d’être écouté. Messieurs, m’écriai-je de tout cœur, regardez les œuvres de Dieu: le ciel est clair, l’air pur, l’herbe tendre, les oiseaux chantent dans la nature magnifique et innocente; seuls, nous autres, impies et stupides ne comprenons pas que la vie est un paradis, nous n’aurions qu’à vouloir le comprendre pour le voir apparaître dans toute sa beauté, et nous nous étreindrions alors en pleurant…» Je voulus continuer, mais je ne pus, la respiration me manqua, je ressentis un bonheur tel que je n’en ai jamais éprouvé depuis. «Voilà de sages et pieuses paroles, dit mon adversaire; en tout cas, vous êtes un original. – Vous riez, lui dis-je en souriant, plus tard vous me louerez. – Je vous loue dès maintenant et je vous tends la main, car vous paraissez vraiment sincère. – Non pas maintenant, plus tard quand je serai devenu meilleur et que j’aurai mérité votre respect, vous me la tendrez et vous ferez bien.» Nous retournâmes à la maison; mon témoin grommelait tout le temps, et moi je l’embrassais. Mes camarades, mis au courant, se réunirent le jour même pour me juger: «Il a déshonoré l’uniforme, il doit démissionner.» Je trouvai des défenseurs: «Il a pourtant essuyé un coup de feu. – Oui, mais il a eu peur des autres et a demandé pardon sur le terrain. – S’il avait eu peur, répliquaient mes défenseurs, il eût d’abord tiré avant de demander pardon, tandis qu’il a jeté son pistolet encore chargé dans la forêt; non, il s’est passé quelque chose d’autre, d’original.» J’écoutais, me divertissant à les regarder: «Chers amis et camarades, ne vous tourmentez pas au sujet de ma démission, c’est déjà fait; je l’ai envoyée ce matin et, dès qu’elle sera acceptée, j’entrerai au couvent; voilà pourquoi je démissionne.» À ces mots, tous éclatèrent de rire: «Tu aurais dû commencer par nous avertir; maintenant, tout s’explique, on ne peut pas juger un moine.» Ils ne s’arrêtaient pas de rire, mais sans se moquer, avec une douce gaieté; tous m’avaient pris en affection, même mes plus fougueux accusateurs; ensuite, durant le dernier mois, jusqu’à ma mise à la retraite, ce fut comme si on me portait en triomphe: «Ah! le moine!» disait-on. Chacun avait pour moi une parole gentille, on se mit à me dissuader, à me plaindre même: «Que vas-tu faire? – Non, c’est un brave, il a essuyé un coup de feu et pouvait tirer lui-même, mais il avait eu un songe la veille, qui l’incitait à se faire moine, voilà le mot de l’énigme.» Il en alla presque de même dans la société locale: jusqu’alors je n’attirais guère l’attention, on me recevait cordialement, rien de plus; maintenant, c’était à qui ferait ma connaissance et m’inviterait: on riait de moi, tout en m’aimant. Bien qu’on parlât ouvertement de notre duel, l’affaire n’eut pas de suite, car mon adversaire était proche parent de notre général, et comme il n’y avait pas eu d’effusion de sang et que j’avais démissionné, on tourna la chose en plaisanterie. Je me mis alors à parler tout haut et sans crainte, malgré les railleries, car elles n’étaient pas bien méchantes. Ces conversations avaient lieu surtout le soir en compagnie de dames; les femmes aimaient davantage à m’écouter et obligeaient les hommes à en faire autant.» Comment se peut-il que je sois coupable pour tous? disait chacun en me riant au nez; voyons, puis-je être coupable pour vous, par exemple? – D’où le sauriez-vous? leur répondais-je, alors que le monde entier est depuis longtemps engagé dans une autre voie, que nous prenons le mensonge pour la vérité et exigeons d’autrui le même mensonge. Une fois dans ma vie j’ai résolu d’agir sincèrement, et tous vous me croyez toqué; tout en m’aimant, vous riez de moi. – Comment ne pas aimer un homme comme vous?» me dit la maîtresse de maison en riant tout haut. Il y avait chez elle nombreuse compagnie. Tout à coup, je vois se lever la jeune personne qui était cause de mon duel et dont j’avais voulu faire ma fiancée peu de temps auparavant; je n’avais pas remarqué son arrivée. Elle vint à moi et me tendit la main: «Permettez-moi, dit-elle, de vous déclarer que, loin de rire de vous, je vous remercie avec émotion et vous respecte pour votre façon d’agir.» Son mari s’approcha, je devins le centre de la réunion, on m’embrassait presque, et je m’en réjouissais. C’est alors que mon attention fut attirée par un monsieur d’un certain âge, qui m’avait également abordé; je ne le connaissais que de nom sans avoir jamais échangé un mot avec lui.»

вернуться

[110] L’insurrection de décembre 1825.