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Constatant qu’il disait vrai, Susannah éclata de rire. Ote se mit à renifler cette cheville qui n’était pas là la dernière fois qu’il avait vu cette femme, puis il rit à son tour. C’était un drôle de son, assez proche de l’aboiement, mais très nettement un rire.

— J’aime bien tes jambes, Suze, fit Jake, et la dimension artificielle du compliment fit de nouveau rire Susannah.

Le garçon ne le remarqua pas, car déjà il interrogeait Roland.

— Tu veux voir la librairie ?

— Il y a quelque chose à voir ?

Le visage de Jake s’assombrit.

— En fait, pas vraiment. Elle est fermée.

— J’aimerais voir le terrain vague, si on a le temps avant d’être renvoyés, dit Roland. Et la rose.

— Ça fait mal ? demanda Eddie à Susannah, en l’observant très attentivement.

— Pas du tout, je me sens bien, dit-elle en riant. Très bien.

— Tu as l’air différente.

— Tu m’étonnes ! lança-t-elle en exécutant un petit pas de gigue, pieds nus. Cela faisait des lunes et des lunes qu’elle n’avait plus dansé, mais l’extase parfaite qu’elle ressentait compensait un éventuel manque de grâce. Une femme, vêtue d’un tailleur et balançant une mallette, fonça droit sur leur petit groupe de vagabonds en haillons, avant de virer subitement de bord, descendant même sur la chaussée pour les éviter.

— Tu m’étonnes que je suis différente ! J’ai des jambes !

— Comme dirait la chanson, fit Eddie.

— Hein ?

— Peu importe, dit-il en lui passant le bras autour de la taille.

Mais Roland vit qu’il lui adressait de nouveau ce regard interrogateur et perspicace.

Mais avec un peu de chance, il va laisser couler, espéra Roland.

Et c’est ce que fit Eddie. Il embrassa Susannah sur le coin de la bouche et se tourna vers Roland.

— Alors, il paraît que tu veux voir ce fameux terrain vague et cette rose encore plus fameuse ? Eh bien, moi aussi. Après toi, Jake.

7

Jake leur fit descendre la 2e Avenue, s’arrêtant juste une seconde pour qu’ils jettent un œil à l’intérieur du Restaurant Spirituel de Manhattan. Dans cette boutique-là, point de gaspillage de lumière. Et pas grand-chose à voir non plus, de toute façon. Roland espérait pouvoir apercevoir la pancarte de menu, mais on l’avait retirée.

Lisant dans son esprit avec cette simplicité qu’ont les gens qui partagent un khef, Jake lui dit :

— Il la change probablement tous les jours.

— Peut-être, acquiesça Roland.

Il resta quelques instants à scruter l’intérieur, à travers la vitrine, et ne vit que des étagères dans l’ombre, quelques tables et le comptoir qu’avait mentionné Jake — celui derrière lequel les vieux types buvaient leur café, en jouant à l’équivalent dans ce monde des Castels de celui de Roland. Rien à voir, mais quelque chose à ressentir, même à travers la vitre : le désespoir et le deuil. Si ç’avait été une odeur, elle aurait été amère, un peu rance. L’odeur de l’échec. Ou peut-être celle des rêves jamais réalisés. Ce qui était le parfait détonateur pour un homme comme Enrico « Il Roche » Balazar.

— Tu en as assez vu ? demanda Jake.

— Oui. On y va.

8

Pour Roland, le trajet du coin de la 2e Avenue et de la 54e Rue au croisement de la 56e fut comme un voyage en pays inconnu, un pays auquel il n’avait qu’à moitié cru, jusqu’à présent. Et comme ce doit être plus étrange encore, pour Jake, se dit-il. Le clochard qui avait demandé un quarter à Jake avait disparu, mais le restaurant près duquel il s’était assis était toujours là : Marna Chow-Chow. Il se trouvait au coin de la 52e. Quelques mètres plus loin se trouvait le disquaire, Tower of Power. Il était toujours ouvert — selon une horloge suspendue qui donnait l’heure en gros points lumineux, il était huit heures quatorze du soir. Un fracas se déversait dehors, par la porte ouverte. De la guitare et de la batterie. De la musique de ce monde. Elle lui rappela la musique sacrificielle jouée par les Gris, dans la cité de Lud, et quoi d’étonnant à ça ? Cette ville était Lud, sous une forme tordue, d’un autre et d’un autre quand, mais Lud tout de même. Il en était certain.

— C’est les Rolling Stones, dit Jake. Mais pas le même morceau que le jour où j’ai vu la rose. Ce jour-là, c’était « Paint in Black ».

— Et celle-là, tu ne la reconnais pas ? demanda Eddie.

— Si, mais impossible de me souvenir du titre.

— Oh, tu devrais, pourtant. C’est « Nineteenth Nervous Break-down[2] ».

Susannah s’immobilisa, regarda autour d’elle.

— Jake ?

Le garçon acquiesça.

— Il a raison.

Pendant ce temps, Eddie avait repêché un morceau de journal près de la barrière de sécurité devant la porte de Tower of Power. Une page du New York Times, pour être précis.

— Mon chou, ta maman ne t’a jamais appris que se rouler dans le caniveau n’est pas l’occupation préférée des gens comme il faut ? demanda Susannah.

Eddie ignora la remarque.

— Regardez ça. Regardez !

Roland se pencha le plus près possible, s’attendant presque à apprendre l’arrivée d’un nouveau fléau, mais il n’y avait là rien d’aussi monstrueux. Enfin, à première vue.

— Lis-moi ce que ça dit, demanda Roland. Les lettres n’arrêtent pas de danser. Je pense que c’est parce qu’on est vaadasch — pris entre…

LES FORCES RHODÉSIENNES MAINTIENNENT LEUR EMPRISE SUR LES VILLAGES DU MOZAMBIQUE, lut Jake. DEUX ATTACHÉS DE CARTER ANNONCENT UNE ÉCONOMIE DE PLUSIEURS MILLIARDS SUR LE PLAN D’AIDE.

— Et là, en bas : LA CHINE RÉVÈLE QUE LE TREMBLEMENT DE TERRE DE 1976 EST LE PIRE QUE LE PAYS AIT CONNU DEPUIS QUATRE SIÈCLES. Et puis aussi…

— Qui c’est, ce Carter ? demanda Susannah. Est-ce qu’il était président… avant Ronald Reagan ?

Elle accompagna les deux derniers mots d’un énorme clin d’œil. Jusqu’ici, Eddie n’avait pas réussi à la convaincre que Reagan avait été élu. Elle ne croyait pas Jake non plus quand il lui disait que, même si ça avait l’air dingue, ça n’était pas forcément impossible, vu qu’il avait été gouverneur de Californie. Ce à quoi Susannah avait répondu en éclatant de rire et en hochant la tête, comme si elle lui donnait une bonne note en expression écrite. Elle savait qu’Eddie avait dressé Jake pour qu’il soutienne son histoire à dormir debout, alors pas question de se laisser piéger. Elle était prête à voir Paul Newman élu président, peut-être même Henry Fonda, qui avait tout à fait le physique du rôle dans Point Limite, mais l’acteur de la série Les Jours de la Vallée de la Mort ? Plutôt mourir.

— Oublie Carter, fit Eddie. Regardez la date.

Roland essaya de la lire, mais les mots dansaient toujours. Au moment où il voyait apparaître les Grandes Lettres qu’il parvenait à lire, tout se dissolvait de nouveau en charabia.

— Alors, cette date, au nom de ton père ?

— Le 2 juin, dit Jake.

Il regarda Eddie.

— Si le temps est le même ici que de l’autre côté, est-ce qu’on ne devrait pas être le 1er juin ?

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2

Littéralement, « Dix-neuvième dépression nerveuse ». (N.d.T.)