— Je me suis servi de celui-ci, de l’autre, et aussi du Ruger. Et ne vous avisez plus jamais de me parler de la sorte, l’ami, comme si on était tous les deux en train de plaisanter gaiement.
— Si je vous ai offensé, pistolero, j’implore votre pardon.
Eddie se détendit quelque peu. Pistolero. Ce salopard à cheveux gris avait au moins eu la présence d’esprit de le dire, même s’il n’en croyait pas un mot.
L’orchestre se lança dans un nouveau morceau. Le chanteur se passa la sangle de sa guitare autour du cou et lança :
— Allez, tout le monde ! Assez bâfré ! Il est temps de dépenser tout ça, je veux vous voir suer !
Il y eut des hourras et des youpis. On entendit également une pétarade et Eddie abaissa immédiatement la main, comme il l’avait vu maintes fois faire à Roland, pour s’emparer de son pistolet.
— Tout doux, l’ami, fit Telford. Rien que des petits pétards. Des gosses qui font claquer des pétards, vous intuitez.
— Bien sûr. J’implore votre pardon.
— Pas de quoi, fit Telford avec un sourire.
C’était là un beau sourire de Pa Cartwright, et Eddie y vit au moins une chose avec certitude : cet homme-là ne se joindrait jamais à eux.
Pas tant que le dernier Loup de Tonnefoudre ne serait pas étendu raide mort dans ce Pavillon même, prêt pour l’inspection de toute la ville. Là, il prétendrait avoir été dans leur camp depuis le premier jour.
Les réjouissances se poursuivirent jusqu’au lever de lune, et cette nuit-là, la lune brillait haut et fort. Eddie dansa avec plusieurs dames de la ville. Il valsa deux fois avec Susannah dans ses bras, et quand vint l’heure des carrés, elle tourna et croisa — allemande à droite, allemande à gauche — dans son fauteuil roulant avec une précision ravissante. Sous la lumière changeante des flambeaux, son visage humide de sueur exprimait le ravissement. Roland dansa lui aussi, avec une certaine grâce, mais (à ce qu’en vit Eddie) sans style ni joie réels. Rien ne les préparait en tout cas à ce que réservait la fin de la soirée. Jake et Benny Slightman étaient allés rôder de leur côté, mais Eddie les aperçut agenouillés au pied d’un arbre, en train de jouer à planter leurs couteaux dans le sol.
Quand la danse prit fin, on chanta. D’abord l’orchestre lui-même, qui entama par une ballade romantique pleine de mélancolie, puis une spécialité locale très enlevée, dans un patois de La Calla dont Eddie ne réussit pas à suivre les paroles. Mais il comprit sans peine que c’était au mieux légèrement grivois ; il y eut des cris et des rires chez les hommes, et des piaillements de jubilation chez les femmes. Quelques-unes, plus âgées, se couvrirent les oreilles de leurs mains.
À la suite de ces deux premiers airs, plusieurs personnes montèrent dans le kiosque pour chanter. Eddie se fit la remarque qu’aucune d’entre elles n’avait l’étoffe d’une star, mais toutes furent accueillies avec enthousiasme quand elles s’avancèrent à tour de rôle devant le groupe, et raccompagnées par une débauche de bravos (ou, dans le cas d’une jeune et jolie demoiselle, par des « encore » lascifs) lorsqu’elles quittèrent la scène. Deux petites filles d’environ neuf ans (des vraies jumelles, de toute évidence), chantèrent une ballade appelée « Les Rues de Campara », dans une harmonie parfaite et douloureuse, accompagnées par l’une d’elles à la guitare. Eddie fut frappé par le silence presque religieux dans lequel les folken les écoutèrent. Presque tous les hommes avaient beau être salement éméchés, pas un ne vint troubler l’instant. Aucun pétard n’éclata. Nombreux furent ceux (et parmi eux, le nommé Haycox) qui écoutèrent avec le visage baigné de larmes. Si on lui avait posé la question un peu plus tôt, Eddie aurait répondu que bien sûr, il mesurait la pression émotionnelle à laquelle était soumise cette ville. Mais le fait est qu’il ne l’avait pas mesurée. Et qu’il la mesurait, maintenant.
Quand la chanson de la femme kidnappée et du cow-boy mourant prit fin, il y eut un instant de silence total — même les oiseaux de nuit s’étaient tus. Un tonnerre d’applaudissements éclata ensuite. Si on leur demandait maintenant de voter à main levée au sujet des Loups, même Pa Cartwright n’oserait pas s’opposer à la contre-attaque.
Les fillettes firent la révérence et sautèrent lestement sur l’herbe. Eddie pensait que ce serait tout pour la soirée, mais c’est alors qu’à sa grande surprise, Callahan grimpa sur scène et dit :
— Voici une chanson encore plus triste, que m’a apprise ma mère.
Et il se lança aussitôt dans une chansonnette irlandaise trépidante, « Offre-moi une autre tournée, espèce de sagouin ». Elle était au moins aussi cochonne que celle jouée par l’orchestre, mais cette fois-ci, Eddie comprit la plupart des paroles. Il se joignit gaiement au reste des habitants pour entonner le dernier vers de chaque couplet : Avant qu’on m’mette en terre, offre-moi une autre tournée, espèce de sagouin.
Susannah fit rouler son fauteuil jusqu’au belvédère et on la fit monter sur l’estrade pendant la salve d’applaudissements qui accueillit la chanson du Vieux. Elle dit quelques mots aux trois guitaristes et leur fit une démonstration sur l’un des instruments. Ils acquiescèrent tous les trois. Eddie se dit qu’ils devaient connaître au moins une version de la chanson.
La foule attendait, toute ouïe, et au premier rang, le mari de la dame en question. Il fut ravi, mais pas complètement étonné, de l’entendre attaquer « Maid of Constant Sorrow[3] », qu’il lui était arrivé de chanter, en chemin. Susannah n’était pas Joan Baez, mais sa voix avait un timbre juste, plein d’émotion. Et alors ? C’était la chanson d’une femme qui avait quitté son foyer pour un lieu étrange. Quand elle eut fini, il n’y eut pas de moment de silence comme après la prestation des fillettes, mais une série d’applaudissements sincères et enthousiastes, ponctués par des oui-là ! et des Encore ! La suite ! Susannah ne connaissait pas de suite, aussi leur fit-elle une profonde révérence, en échange. Eddie applaudit à s’en faire mal aux mains, puis il se mit à siffler avec les doigts dans la bouche.
Et c’est à ce moment précis — comme si les merveilles de cette soirée ne devaient jamais finir —, tandis qu’on faisait redescendre Susannah avec précaution, qu’ils virent Roland en personne monter sur l’estrade. Jake et son nouveau copain avaient rejoint Eddie. C’est Benny Slightman qui portait Ote dans ses bras. Jusqu’à ce soir, Eddie aurait juré que le bafouilleux aurait mordu quiconque aurait pris cette liberté, hors du ka-tet de Jake.
— Il sait chanter ? demanda Jake.
— Si c’est le cas, je suis le dernier à le savoir, gamin, fit Eddie. C’est ce qu’on va voir tout de suite.
Il ne savait pas du tout à quoi s’attendre, et il fut surpris de constater combien son cœur battait fort.
Roland retira l’étui de son pistolet et son ceinturon. Il les tendit à Susannah, qui les saisit et se les accrocha autour de la taille. Ce faisant, elle tira sur le tissu de son chemisier et l’espace d’un instant, il sembla à Eddie que ses seins avaient grossi. Mais il imputa cette impression à une illusion d’optique et n’en tint pas compte.