Et sa croix, qui rougeoyait furieusement, se met soudain à noircir.
La peur lui noue l’estomac comme un entrelacs de fils électriques brûlants. Barlow s’avance vers lui, il traverse la cuisine des Petrie, et Callahan voit distinctement les crocs de la chose, parce que Barlow sourit. Et c’est du sourire du vainqueur.
Callahan recule d’un pas. Puis de deux. Puis des fesses il touche le rebord de la table, et la table à son tour heurte le mur, et alors il n’y a plus nulle part où aller.
— C’est triste de voir la foi d’un homme échouer, dit Barlow en tendant le bras.
Et pourquoi n’essaierait-il pas de l’attraper, après tout ? La croix que tient Callahan est à présent complètement noire. Elle n’est plus rien qu’un morceau de plâtre, un bibelot de pacotille acheté par sa mère dans une boutique de souvenirs de Dublin, probablement à prix d’or. Cette force qu’il avait sentie dans tout son bras, comme un voltage spirituel assez puissant pour faire exploser des murs de pierre, cette force a disparu.
Barlow la lui prend des mains. Callahan pousse un cri de désespoir, le cri d’un enfant qui comprend tout à coup que le vilain croque-mitaine existe vraiment, qu’il a toujours existé, tapi dans un placard en attendant son heure. Et alors il entend un son qui va le hanter jusqu’à la fin de ses jours, de New York et des autoroutes occultes de l’Amérique jusqu’aux réunions de AA de Topeka où il finira par devenir sobre, jusqu’à son étape ultime à Détroit et à sa vie ici, à Calla Bryn Sturgis. Il se rappellera ce son quand il se retrouvera le front barré d’une cicatrice, à deux doigts de se faire tuer. Il se le rappellera quand il se fera tuer pour de bon. Ces deux craquements secs au moment où Barlow brise les bras de la croix, et le bruit mat, insignifiant lorsqu’il en jette les restes par terre. Et il se rappellera aussi la pensée d’un ridicule cosmique qui lui vient au moment où Barlow s’empare de lui : Mon Dieu, j’ai besoin d’un verre.
Le Père regarda Roland, Eddie et Susannah avec l’air d’un homme qui se remémore soudain le moment le plus effroyable de toute son existence.
— Chez les Alcooliques Anonymes, on entend toutes sortes d’adages et de slogans. Il y en a un qui me revient quand je repense à cette nuit-là. Quand Barlow m’a attrapé par les épaules.
— Lequel ? demanda Eddie.
— Prenez garde à ce pour quoi vous priez, répondit Callahan, parce que vous pourriez bien l’obtenir.
— Vous avez eu votre verre, en conclut Roland.
— Oh oui, fit Callahan. J’ai eu mon verre.
Les mains de Barlow sont puissantes, implacables. Et tandis que Callahan est repoussé en arrière, il comprend soudain ce qui va se passer. Pas la mort. La mort serait une douceur, comparée à ça.
Non, je vous en prie, essaie-t-il d’articuler, mais aucun son ne sort de sa bouche hormis un faible gémissement enroué.
— Maintenant, prêtre, chuchote le vampire.
Callahan sent qu’on appuie sa bouche contre la chair puante et glacée de la gorge du vampire. Il n’y a ni anonymat, ni dysfonctionnement social, ni implications éthiques ou raciales. Rien que la piqûre de la mort et une veine ouverte, battant sous les assauts du sang mort et infecté de Barlow. Aucun sentiment de deuil existentiel, aucun chagrin postmoderne devant la faillite du système de valeurs américain, pas même le sentiment de culpabilité religiopsychologique de l’homme occidental. Rien d’autre que l’effort, tenter de retenir son souffle éternellement, ou de détourner la tête, ou les deux. Il n’y parvient pas. Il tient le coup pendant ce qui lui paraît une éternité, se badigeonnant les joues, le front et le menton de sang, comme si c’était de la peinture. En vain. À la fin, il fait ce que font tous les alcooliques quand l’alcool les tient : il boit.
À quoi bon lutter. Tu es foutu.
— Le garçon s’en était tiré. C’était déjà ça. Et Barlow m’a relâché. Me tuer n’aurait même pas été drôle. Non, le plus drôle, c’était de me laisser en vie. J’ai erré pendant une heure, peut-être plus, à travers une ville de moins en moins présente. Il y a peu de vampires de Type Un, et Dieu soit loué, parce qu’un Type Un peut causer un maximum de dégâts en un laps de temps extrêmement restreint. La ville était déjà à moitié infectée, mais j’étais trop aveugle — trop sous le choc — pour m’en rendre compte. Et aucun des nouveaux vampires ne m’a approché. Barlow avait apposé sa marque sur moi aussi sûrement que Dieu avait apposé le Sienne sur Caïn, avant de l’envoyer dans le Pays de Nod. Par sa montre et son billet, comme vous diriez, Roland. Il y avait une fontaine publique, dans la ruelle qui longeait la pharmacie Spencer, le genre de choses qu’aucun Ministère de la Santé n’aurait autorisé à peine quelques années plus tard, mais à l’époque il en restait une ou deux dans chaque petite ville. J’ai nettoyé le sang de Barlow de mon visage et de mon cou. J’ai aussi essayé de le retirer de mes cheveux. Et puis je suis rentré à St. Andrews, mon église. J’avais décidé de prier pour obtenir une seconde chance. Non pas auprès du Dieu des théologiens qui croient que tout le sacré et le profane viennent finalement de l’intérieur de nous, mais à l’ancien Dieu. Celui qui avait déclaré à Moïse qu’il ne devait pas souffrir de laisser une sorcière en vie, et qui avait transmis à Son fils le pouvoir de ressusciter les morts. Une seconde chance, c’est tout ce que je demandais. J’aurais donné ma vie pour ça. Quand je suis arrivé à St. Andrews, je courais presque. Il y avait trois portes d’entrée. J’ai foncé sur celle du milieu. Quelque part, une voiture a pétaradé, et quelqu’un a éclaté de rire. Je me rappelle très distinctement ces sons. Comme s’ils marquaient la fin de ma vie en tant que prêtre de la Sainte Église Romaine Catholique.
— Qu’est-ce qui vous est arrivé, trésor ? demanda Susannah.
— La porte m’a rejeté. Elle avait une poignée en métal, et dès que je l’ai touchée, le feu en a jailli, comme un éclair à l’envers. Je me suis retrouvé projeté tout en bas des marches, sur le parvis en ciment. Avec ça.
Il leva sa main balafrée.
— Et ça ? demanda Eddie en désignant la cicatrice sur son front.
— Non. C’est venu plus tard. Je me suis ressaisi, et j’ai marché encore. Je suis retourné au coin de chez Spencer. Sauf que je suis rentré. Je me suis acheté une bande pour ma main. Et alors que je payais, j’ai aperçu le panneau. Montez à bord du Grand Chien Gris.
— Il veut dire Greyhounds[4], mon chou, dit Susannah à Roland. C’est une compagnie de bus qui traverse le pays. Son emblème est un lévrier.
Roland hocha la tête et dessina des moulinets avec son doigt, qui signifiaient « continuez ».
— Mlle Coogan m’a dit que le prochain bus partait pour New York, alors je me suis acheté un billet. Elle aurait pu me dire qu’il allait à Jacksonville ou à Nome ou encore à Hot Burgoo, dans le Dakota du sud, j’y serais parti tout aussi sec. Tout ce que je voulais, c’était quitter cette ville. Je me moquais de savoir que des gens rencontraient la mort, ou pire encore que la mort, je me moquais que certains d’entre eux fussent mes amis, d’autres mes paroissiens. Je voulais juste partir. Vous pouvez comprendre cela ?