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— Alors, c’est bien ce qui s’est passé, non ?

— Je crois, oui. Il faut que vous teniez compte du fait que j’en savais très peu moi-même, à l’époque, et que ce que je savais, je le refoulais de toutes mes forces. Avec une grande vigueur, comme aurait le Président Kennedy. J’ai vu le premier — le premier « petit » — dans cette salle de cinéma, dans la semaine entre Noël et le jour de l’an, en 1975.

Il lâcha un rire bref et rauque.

— Et maintenant que j’y repense, ce cinéma s’appelait la Gaîté. Surprenant, n’est-ce pas ?

Il marqua une pause et les regarda tous les trois avec perplexité.

— On dirait que non. Vous n’avez pas du tout l’air surpris.

— La coïncidence, ça n’existe plus, trésor, fit Susannah. Ces derniers temps, on vit plutôt dans un réel à la Charles Dickens.

— Je ne comprends pas ce que vous voulez dire.

— Aucune importance, mon chou. Allez-y. Continuez votre histoire.

Le Vieux mit quelques secondes à retrouver le fil du récit, puis reprit.

— J’ai donc vu mon premier Type Trois à la fin décembre 1975. Et dans les trois mois, jusqu’à cette nuit au centre où j’ai vu le halo bleu autour du cou de Lupe, j’en avais croisé une bonne demi-douzaine d’autres. L’un d’eux seulement était en chasse. C’était dans une ruelle dans l’East Village, il y avait un type avec lui. Et lui — le vampire —, il se tenait comme ça — Callahan se leva, étendit les bras, comme s’il appuyait les paumes de ses mains contre un mur invisible. Et l’autre — la victime — était debout entre les bras tendus de l’autre, face à lui, comme s’ils étaient en train de discuter. Ou de s’embrasser. Mais je savais — je le savais — que ce n’était pas le cas.

Quant aux autres, j’en ai vu deux dans un restaurant, qui mangeaient tout seuls. Je voyais le halo autour de leurs mains et de leur visage — jusque sur leurs lèvres, comme… comme du jus de myrtille électrique — … et cette odeur d’oignon brûlé qui flottait autour d’eux, comme une sorte de parfum.

Callahan eut un sourire furtif.

— Je me rends bien compte que toutes les descriptions que j’en fais se ressemblent. C’est que, je n’essaie pas seulement de les décrire, j’essaie de les comprendre. J’essaie encore. De comprendre comment ce monde parallèle a pu exister, ce monde secret, depuis la nuit des temps, à côté de celui que j’avais toujours connu.

Roland a raison, pensa Eddie. C’est le vaadasch, c’est forcément le vaadasch. Il ne le sait pas, mais c’est bien ça. Est-ce qu’il est l’un des nôtres pour autant ? Un membre de notre ka-tet ?

— J’en ai vu un faire la queue à la Marine Midland Bank, reprit Callahan. C’était à la mi-journée, j’étais moi-même dans la file réservée aux dépôts, et elle dans celle des retraits. Elle était baignée de lumière. Elle a vu que je la regardais et elle m’a souri. Pas une ombre de peur dans le regard — il marqua une courte pause — elle draguait.

— Vous les reconnaissez, à cause du sang de ce démon-vampire qui coule dans vos veines, résuma Roland. Mais eux, vous voient-ils ?

— Non, répondit précipitamment Callahan. S’ils avaient été capables de me distinguer dans une foule, je n’aurais pas donné cher de ma vie. Quoi qu’il en soit, ils ont fini par entendre parler de moi. Mais c’était plus tard.

Ce que je veux dire, c’est que je les voyais. Je savais qu’ils étaient là. Et quand j’ai vu ce qui était arrivé à Lupe, j’ai su ce qui s’en était pris à lui. Ils le voient, eux aussi. Ils le sentent. Peut-être même qu’ils entendent le carillon. Leurs victimes sont marquées, et ensuite il en vient de plus en plus, comme des papillons de nuit autour d’un réverbère. Ou des chiens, qui veulent tous pisser contre le même poteau.

Cette nuit de mars, je suis sûr que c’était la première fois que Lupe se faisait mordre, parce que je n’avais jamais vu cette lueur autour de lui, auparavant… ou ces marques dans son cou, presque comme des coupures faites par le rasoir. Mais ça s’est reproduit de nombreuses fois, ensuite. C’était lié à la nature même de notre travail, toujours parmi des gens de passage. Peut-être que pour les vampires, boire du sang mêlé à de l’alcool, c’est l’extase à bas prix. Qui sait ?

Quoi qu’il en soit, c’est à cause de Lupe que j’ai tué pour la première fois. La première d’une longue série. C’était en avril…

10

On est en avril et le fond de l’air s’est enfin décidé à prendre les odeurs et la douceur du printemps. Callahan est au Foyer depuis cinq heures, il a commencé par faire des chèques pour les factures de fin de mois, puis il s’est attelé à sa spécialité culinaire, qu’il appelle Ragoût de crapauds aux boulettes. En fait, il s’agit de bœuf en daube, mais cette appellation pittoresque l’amuse.

Tout en surveillant la cuisson, il nettoie les grandes casseroles en inox, non pas parce qu’il en a besoin (l’une des rares choses dont le Foyer ne manque pas, c’est bien d’ustensiles de cuisine), mais parce que c’est comme ça que sa mère lui a appris à faire, en cuisine : nettoyer au fur et à mesure.

Il prend une des marmites et se dirige vers la porte arrière ; là, il la maintient contre sa hanche, pendant que de l’autre main il tourne la poignée. Il sort dans la ruelle, dans le but de jeter l’eau savonneuse dans la grille d’égouts, et il s’arrête net. Devant lui se déroule une scène qu’il a déjà vue, dans le Village, mais ce jour-là, les deux hommes — tant celui appuyé contre le mur que celui penché en avant, les mains posées sur les briques — n’étaient que des ombres. Alors que ces deux-là, il les voit clairement, dans la lumière qui s’échappe de la cuisine. Et celui appuyé contre le mur, qui a l’air endormi, la tête penchée sur le côté, le cou offert, n’est pas un inconnu pour Callahan.

C’est Lupe.

Bien que la lumière expose cette partie de la ruelle, et que Callahan n’ait pas cherché à se montrer particulièrement discret — vu qu’il chantait une chanson de Lou Reed, « Take a Walk on the Wild Side » — aucun des deux hommes ne l’a remarqué. Ils sont en transe. Celui qui fait face à Lupe a l’air âgé d’une cinquantaine d’années, il porte un costume bien coupé et une cravate. À ses pieds, une mallette coûteuse Mark Cross est posée sur les pavés. L’homme est penché vers l’avant, la tête inclinée. Ses lèvres entrouvertes sont soudées au cou de Lupe, sur le côté droit. Qu’est-ce qu’il y a, là ? La jugulaire ? La carotide ? Callahan ne se souvient pas, et peu importe. Cette fois-ci, il n’entend pas le carillon, mais l’odeur est étouffante, tellement fétide qu’elle lui fait monter les larmes aux yeux et que son nez se met immédiatement à couler. Les deux hommes sont auréolés de cette lumière bleu sombre, et Callahan la voit battre régulièrement, comme un pouls. C’est leur respiration, se dit-il. C’est leur respiration qui remue toute cette merde. Ce qui signifie que c’est bien réel.

Callahan entend un bruit, très faible, un bruit de succion liquide. Le genre de bruit qu’on entend dans un film, quand un couple s’embrasse fougueusement, avec passion.

Il ne prend pas le temps de réfléchir. Il pose la marmite remplie d’eau grasse et savonneuse. Le choc métallique sur la pierre du sol n’interrompt pas les deux hommes ; ils restent perdus dans leur rêve. Callahan se dirige vers la cuisine, à reculons. Sur le comptoir, il aperçoit le couperet avec lequel il a découpé le bœuf. La lame scintille dans la lumière. Il voit son visage qui s’y reflète, et il se dit : eh bien, moi au moins, je n’en suis pas un ; je vois toujours mon reflet. Puis il referme la main sur le manche en caoutchouc. Il retourne dans la ruelle. Il enjambe la marmite d’eau sale. L’air et doux et humide. On entend de l’eau goutter, quelque part. Une radio beugle « Someone Saved My Life Tonight[5] ». L’humidité dans l’air dessine un halo autour du réverbère au bout de la ruelle. C’est le mois d’avril à New York, et à trois mètres de l’endroit où se tient Callahan — qui récemment encore était un prêtre de l’Église Catholique Romaine — un vampire est en train de boire le sang de sa proie. De l’homme duquel Donald Callahan est tombé amoureux.

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5

Littéralement, « Quelqu’un m’a sauvé la vie ce soir », chanson d’Elton John appartenant à l’album « Captain Fantastic and the Brown Dirt Cow-boy » (1975). (N.d.T.)