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— Vous connaissez cette expression : « Tu n’es plus au Kansas, Toto » ? demanda Callahan.

— Disons que cette expression nous dit vaguement quelque chose, trésor, répondit Susannah d’un ton sec.

— Vraiment ? Oui, je vois que c’est le cas, rien qu’à la tête que vous faites. Peut-être un jour me raconterez-vous votre histoire, vous aussi. J’ai comme l’idée que la mienne me ferait honte, à côté. Quoi qu’il en soit, je savais que je n’étais plus au Kansas, en approchant du bout de la passerelle. Et il me semblait que je n’entrais pas au New Jersey, non plus. Du moins pas celui que je m’attendais à trouver sur l’autre rive de l’Hudson. Il y avait un journal chiffonné, contre la

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rambarde du pont — qui semble complètement désert, en dehors de sa présence à lui, alors qu’à sa gauche, la circulation sur le grand pont suspendu est chargée et continue — et Callahan se baisse pour le ramasser. Le vent tiède qui souffle sur le fleuve fait voleter autour de ses épaules ses cheveux poivre et sel.

Il n’y a qu’une seule page, pliée ; il voit qu’il s’agit de la première page du Registre de Leabrook. Callahan n’a jamais entendu parler de Leabrook. D’ailleurs ça s’explique, il n’est pas spécialiste du New Jersey, il n’y a même pas mis les pieds depuis son arrivée à Manhattan, un an auparavant, mais il a toujours cru que la ville de l’autre côté du pont George-Washington s’appelait Fort Lee.

Et son esprit se laisse absorber par les gros titres. Le premier lui paraît rassurant : À MIAMI, LES TENSIONS RACISTES S’APAISENT. Depuis quelques jours, les journaux new-yorkais ne parlent plus que de ces affrontements. Mais que doit-il penser de cette manchette : La GUERRE DES CERFS-VOLANTS SE POURSUIT À TEANECK, AU HACKENSACK, accompagnée d’une photo d’un immeuble en feu ? On voit aussi des pompiers arriver sur un camion, mais ils sont tous hilares ! Et cet autre titre : LE PRÉSIDENT AGNEW SOUTIENT LE PROJET TERRAFORM DE LA NASA ? Et cet article en bas de page, écrit en cyrillique ?

Qu’est-ce qui m’arrive ? se demande Callahan. Durant toute cette histoire de vampires et de morts-vivants — et même avec l’apparition de ces affiches qui font clairement allusion à lui — il n’a jamais remis sa santé mentale en question. Mais à présent, planté sur cette humble (et ô combien remarquable !) passerelle — cette passerelle que personne à part lui n’emprunte-il finit par le faire. L’idée même que Spiro Agnew[6] soit président était déjà assez incroyable en soi pour que n’importe quel individu possédant un minimum de sens politique en vienne à mettre en doute sa propre santé mentale. Cet homme tombé en disgrâce des années auparavant, avant même son patron.

Que m’arrive-t-il ? se demande-t-il, mais si la réponse, c’est qu’il est devenu fou furieux et qu’il est en train d’inventer tout ça, il n’a pas très envie de savoir, finalement.

« Bon vent », dit-il en envoyant les quatre pages restantes du Registre de Leabrook par-dessus la rambarde du pont. La brise l’emporte vers le pont George-Washington. Le voilà, le réel, se dit-il. Juste là. Ces voitures, ces camions, ces bus charter Peter Pan. Mais là, au milieu, il voit un véhicule rouge qui semble avancer sur des chenilles. Au-dessus du corps du véhicule — gros comme un bus scolaire de taille moyenne — un cylindre cramoisi tourne sur lui-même. BANDY est écrit d’un côté. BROOKS apparaît sur l’autre. BANDY BROOKS. OU BANDYBROOKS. Qu’est-ce que ça peut bien être ? Il n’en a aucune idée. Il n’a jamais vu non plus un engin pareil de toute sa vie. Et jamais il n’aurait cru possible — non mais regardez-moi un peu ces chenilles, au nom du ciel — qu’on le laisse circuler sur la voie publique.

Donc on n’est plus en sécurité non plus sur le pont George-Washington.

Callahan empoigne la rambarde de la passerelle et s’y accroche fermement tandis qu’un vertige le traverse, faisant se dérober ses pieds sous lui et menaçant son équilibre. Au toucher, cette rambarde a l’air bien réelle, du bois chauffé par le soleil et gravé de milliers de messages et d’initiales imbriquées. Il lit DK À MB à l’intérieur d’un cœur. Il lit FREDDY + HELENA = AMOUR ÉTERNEL. Il voit aussi À MORT TOUT LES LATINO ET LES NAIGRES, le tout décoré de swastikas. Il s’interroge sur cette misère orthographique qui fait que la victime n’a même pas le droit de voir son surnom favori épelé correctement. Des messages de haine, des messages d’amour, tous aussi réels qu’un battement de son cœur emballé, ou que le poids des quelques billets et pièces de monnaie dans la poche avant droite de son jean. Il inspire à fond, et la brise est réelle, elle aussi, jusqu’à ses relents de gasoil.

Ça m’arrive vraiment, je le sais, se dit-il. Je ne suis pas dans la salle numéro 9 d’un quelconque hôpital psychiatrique. C’est bien moi, je suis bien ici, et je suis même sobre — et j’ai New York dans le dos. Tout comme la ville de Jerusalem’s Lot, dans le Maine, avec ses morts agités. Devant moi s’étend tout le poids de l’Amérique, et celui de tous ses possibles.

Cette pensée lui remonte un peu le moral, et la suivante encore plus : pas seulement une Amérique, mais une douzaine… un millier… un million. Si c’est bien Leabrook, là-bas, et non Fort Lee, peut-être y a-t-il un autre New Jersey, où la ville sur l’autre rive de l’Hudson s’appelle Leeman, ou Leigh-man, ou Lee Bluffs, ou encore Lee Palisades ou Leghorn Village. Peut-être qu’il n’y a plus quarante-deux États de l’autre côté de l’Hudson, mais quarante-deux mille, tous éparpillés en une géographie verticale et aléatoire.

Et il comprend instinctivement que c’est presque certainement vrai. Il vient de buter sur un confluent gigantesque, voire infini, de mondes. Tous sont l’Amérique, mais tous sont différents. Ils sont traversés par des autoroutes, et il les voit.

Il se dirige d’un bon pas vers le bout du pont, côté Leabrook, puis il s’arrête de nouveau. Et si je ne retrouve pas mon chemin ? se demande-t-il. Si je me perds, et que j’erre, sans jamais pouvoir retrouver le chemin de cette Amérique où Port Lee est à l’extrémité ouest du pont George-Washington, et où Gerald Ford (qui l’eût cru !) est président des États-Unis ?

Et alors il se dit : Et alors ? Putain, et alors ?

En descendant de la passerelle, du côté du New Jersey, il sourit de toutes ses dents, le cœur léger pour la première fois depuis les obsèques du jeune Danny Glick, dans la ville de Jerusalem’s Lot. Deux gosses avec des cannes à pêche s’avancent vers lui. « L’un de vous aurait-il la bonté de me souhaiter la bienvenue au New Jersey, jeunes gens ? demande Callahan en souriant plus que jamais.

— Bienvenue dans le NJ, mec », répond l’un d’eux, sans se faire prier, mais tous deux le dévisagent d’un air prudent et prennent bien garde à ne pas le croiser. Il ne leur jette pas la pierre, mais ça n’entame pas sa charmante humeur du moment. Il se sent comme un homme qu’on vient de libérer d’une prison grise et maussade, un jour de grand soleil. Il accélère l’allure, sans un dernier regard vers Manhattan. Pourquoi le ferait-il ? Manhattan, c’est du passé. Les Amériques multiples qui s’étendent devant lui, voilà l’avenir.

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Premier vice-président de Nixon, Spiro Agnew dut démissionner en 1973, après avoir été accusé de fraude fiscale et d’avoir accepté des pots-de-vin pendant son mandat de gouverneur du Maryland. (N.d.T.)