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Callahan finit par retourner vers la route. Au bout d’un moment, apparaît une vieille Ford défoncée avec au volant un Noir avec un chapeau de paille et une salopette. Il rappelle tellement le fermier noir dans un film des années 1930 que Callahan s’attend presque à le voir éclater de rire, se frapper la cuisse et s’exclamer : « Si si, pat’on ! C’est la vé’ité toute nue ! » Au lieu de quoi, le Noir se lance dans une discussion sur la politique, provoquée par une émission qu’il écoute, sur la Radio Publique Nationale. Et quand Callahan le quitte, à Shady Grove, le Noir lui donne cinq dollars et une casquette de base-ball.

« J’ai de l’argent, dit Callahan, essayant de lui rendre ses cinq dollars.

— Un homme qui fuit n’en a jamais assez, répond l’autre. Et, s’il vous plaît, ne me dites pas que vous n’êtes pas en fuite. Ne faites pas injure à mon intelligence.

— Je vous remercie, dit Callahan.

— De nada, répond le Noir. Où allez-vous ? Grosso modo ?

— Je n’en ai aucune idée », répond Callahan. Puis, avec un sourire : « Grosso modo. »

5

Cueillir des oranges en Floride. Pousser un balai à la Nouvelle-Orléans. Curer des box de chevaux à Lufkin, au Texas. Distribuer des brochures d’agences immobilières à Phœnix, en Arizona. Des boulots qui paient en liquide. Observer les visages sur les billets, qui changent sans arrêt. Noter les noms différents, dans les journaux. Jimmy Carter est élu Président, mais c’est aussi le cas pour Ernest « Fritz » Hollings et Ronald Reagan. George Bush est lui aussi élu Président. Gerald Ford décide de se représenter, et c’est lui qui est élu. Les noms dans les journaux n’ont pas d’importance (ce sont ceux des célébrités qui changent le plus souvent, et il n’a jamais entendu parler de la plupart d’entre elles). Les visages sur les billets n’ont pas d’importance. Ce qui importe, c’est la vision d’une girouette qui se détache sur un violent coucher de soleil rose, le bruit de ses talons sur une route déserte d’Utah, le souffle du vent dans le désert du Nouveau-Mexique, la vision d’une enfant sautant à la corde près d’une Chevrolet Caprice à la casse, à Fossil, dans l’Oregon. Ce qui importe, c’est le gémissement des lignes à haute tension le long de l’Autoroute 50, à l’ouest d’Elko, dans le Nevada, et un corbeau mort dans un fossé à la sortie de Rainbarrel Springs. Parfois il est sobre, et parfois il se saoule. Une fois, il s’installe dans un hangar désaffecté — juste au-dessus de la frontière entre la Californie et le Nevada — et il boit pendant quatre jours d’affilée. Qui se terminent par sept heures passées à vomir. Pendant la première heure, les nausées sont si violentes et si continues qu’il est certain qu’il va en mourir. Plus tard, il regrette que ce ne soit pas le cas. Et quand c’est terminé, il se jure qu’il ne boira plus jamais, qu’il a enfin retenu la leçon et une semaine plus tard il remet ça et il se retrouve à regarder les étoiles bizarres dans le ciel, derrière le restaurant où il s’est fait engager pour faire la plonge. Il est un animal en cage et il s’en moque. Parfois il y a des vampires et parfois il les tue. Mais la plupart du temps il les laisse en vie, parce qu’il a peur d’attirer l’attention — l’attention des ignobles. Il lui arrive de se demander ce qu’il fait de sa rie, où il va, et c’est le genre de questions qui le font se jeter sur la première bouteille qui passe. Parce que le fait est qu’il ne va nulle part. Il ne fait que suivre les autoroutes occultes et refermer le piège autour de lui, il se contente d’écouter l’appel de ces routes, et il va de l’une à l’autre. Piégé ou pas, il lui arrive d’être heureux, parfois il chante malgré ses chaînes, il chante comme la mer. Il veut voir la prochaine girouette qui se détachera sur le prochain coucher de soleil rose. Il veut voir le prochain silo en ruine au bout du champ abandonné depuis longtemps par feu son propriétaire, le prochain camion vrombissant avec l’inscription GRAVIER TONOPAH ou CONSTRUCTIONS INDUSTRIELLES ASPLUNDH. Il est au paradis des clochards, perdu au milieu des personnalités schizophréniques de l’Amérique. Il veut entendre le chant du vent dans les canyons et savoir qu’il est le seul à l’entendre. Il a envie de hurler et d’entendre les échos se répercuter. Quand le goût du sang de Barlow se fait trop prégnant dans sa bouche, il faut qu’il boive. Et, bien sûr, quand il croise des affichettes pour des animaux perdus, ou des messages dessinés à la craie sur le trottoir, il faut qu’il change de décor. Plus à l’ouest, il en voit moins, et ils ne correspondent ni à son nom ni à sa description. De temps en temps il croise des vampires en goguette — donnez-leur aujourd’hui leur sang quotidien —, mais il ne les délivre pas du mal. Ce ne sont que des moustiques, après tout, rien de plus.

Au printemps 1981, il se retrouve à l’entrée de la ville de Sacramento, à l’arrière de ce qui doit être le plus vieux camion International Harvester à rouler encore sur les routes de Californie. Il s’est entassé là avec trois bonnes douzaines de clandestins mexicains, il y a de la mescal, de la tequila et de l’herbe qui tournent, plusieurs bouteilles de vin aussi. Ils sont tous fracassés et soûls, et Callahan est sans doute le plus soûl de tous. Les noms de ses compagnons lui reviennent des années plus tard, comme des noms entendus à travers le brouillard de la fièvre :

Escobar… Estrada… Javier… Esteban… Rosario… Echevarria… Caverra. Sont-ils tous des noms qu’il entendra ensuite à La Calla, ou bien est-ce une hallucination causée par l’alcool ? Et d’ailleurs, que doit-il penser de son propre nom, si proche de celui du lieu où il finit par atterrir ? Calla, Callahan. Calla, Callahan. Parfois, quand le sommeil est long à venir dans son charmant petit lit au presbytère, les deux noms se font la course dans sa tête, comme les tigres dans Little Black Sambo[7].

Il lui revient parfois un vers d’un poème, une paraphrase tirée (lui semble-t-il) d’un poème d’Archibald MacLeish[8] : « Ce n’était pas la voix de Dieu mais seulement le tonnerre. » Elle n’est pas exacte, mais c’est ainsi qu’il se la rappelle. Pas Dieu, mais le tonnerre. Ou bien est-ce juste ce qu’il veut croire ? Combien de fois Dieu s’est-Il fait ainsi renier ?

Quoi qu’il en soit, tout cela ne vient que plus tard. Quand il déboule dans Sacramento, il est ivre et heureux. Aucune question ne lui encombre l’esprit. Le lendemain, il est même à moitié heureux, malgré la gueule de bois et tout le reste. Il trouve facilement du travail. Il y en a partout, à ce qu’on dirait, on n’a qu’à se baisser pour le ramasser, comme les pommes dans le verger après une tempête. Du moment qu’on ne répugne pas à se salir les mains, ou à se brûler à l’eau de vaisselle, ou à se faire des ampoules avec le manche d’une hache ou d’une pelle. Mais pendant ces années sur la route, on ne lui a jamais offert un boulot de courtier en Bourse.

À Sacramento, il décharge des camions pour un énorme détaillant de literie, John La Roupille. John La Roupille prépare sa foire annuelle, « Ma$$acre au Matela$$ », et toute la matinée, au milieu d’une équipe de cinq autres types, Callahan hisse des sommiers et des matelas simples, doubles, king size. En comparaison de certains boulots qu’il a subis ces dernières années, celui-ci, c’est l’extase.

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7

Little Black Sambo : livre écrit en 1899 par Helen Bannerman, longtemps utilisé comme livre de lecture dans les classes de primaire aux États-Unis, et qui relate les aventures d’un petit garçon noir vivant en Inde et menacé par des tigres qui veulent le dévorer. Le livre a soulevé une vive polémique, l’auteur ayant été accusé de donner une image dégradante des Noirs. (N.d.T.)

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8

Archibald MacLeish : poète, dramaturge et essayiste américain (1892–1982), également conservateur de la bibliothèque du Congrès et ami de Saint-John Perse. (N.d.T.)