La vitre en plastique de la portière était encore intacte ; c’était elle qui avait réfléchi la lumière du soleil et attiré mon regard. Je frottai la pellicule de poussière pour regarder à l’intérieur. Un habitacle vide ; on aurait dit une petite grotte à flanc de canyon. Le pare-brise était fendillé mais entier. La vitre de la portière opposée avait disparu, laissant la poussière s’accumuler sur le plancher.
« Des cadavres ? » demanda Petrini. La première question rituelle à New Houston.
« Pas de cadavres. » C’était une voiture à huit places ; des caisses étaient posées sur les deux derniers sièges. J’essayai la porte, elle céda et s’ouvrit dans un grincement sonore. J’engageai le bras à l’intérieur pour placer l’holocaméra sur son trépied, armée pour six prises. Lorsque les six bips eurent retenti, je récupérai la caméra et tâtai précautionneusement du pied le plancher de la voiture. « Ne touchez à rien ! » s’inquiéta McNeil.
« Oh ! McNeil ! » s’exclamèrent en chœur plusieurs voix. La voiture était stable comme un roc, je montai dedans pour jeter un coup d’œil aux caisses, à l’arrière.
« Elles sont pleines de papiers », dis-je, mais personne ne m’entendit. J’entendais mon pouls marteler mes oreilles. Des chemises, des carnets, des classeurs, des disques d’ordinateur, des cartes, des plans. Je m’emparai d’une caisse, la sortis de la voiture, la soulevai et parcourus une fois encore la piste que j’avais tracée.
« Vous regretterez un jour de ne plus tout avoir exactement comme vous l’avez trouvé, c’est moi qui vous le dis », marmonna McNeil. Mais il se pencha sur la caisse avec autant de curiosité que les autres quand je la déposai à ses pieds et, lorsque je revins avec la deuxième caisse, il fouillait dedans, à genoux au côté de Petrini.
J’empoignais la dernière caisse quand je remarquai un cahier sur le plancher de la voiture, presque enfoui sous le sable entré par la vitre brisée. C’était un petit cahier à spirale, recouvert de plastique, et je faillis ne pas le voir. Je le dégageai, l’époussetai un peu et l’emportai, coincé entre caisse et gant. Je déposai la caisse de l’autre côté de l’éboulis mais gardai le cahier à la main pour le montrer aux autres. « Il traînait par terre.
— Voilà une affiche signée d’un certain Andrew Jones de l’Alliance Washington-Lénine », dit Hana, penchée sur l’une des caisses. Elle la montra à Petrini qui la lut rapidement, le sourcil levé.
Je tremblai, de froid, d’excitation, je ne sais. Je mis le cahier dans une des caisses. « Emportons tout cela au camp. Je commence à manquer d’oxygène. » Je regardais autour de moi le groupe couvert d’argile et je ne pus m’empêcher de sourire. « Nous avons du pain sur la planche. »
Canaux de lave.
Des plans pour la défense de la ville ; des bandes et des photocopies des messages échangés avec l’Alliance Washington-Lénine, dans d’autres villes ou dans l’espace ; des listes de noms, des listes de blessés, de morts, de disparus, des inventaires d’armes, de matériel ; des comptes rendus partiels de la révolution à New Houston et dans Nirgal Vallis ainsi que sur l’ensemble de Mars ; des cartes, dont celle de la partie orientale inférieure de Valles Marineris.
McNeil organisait et cataloguait au fur et à mesure le contenu des petites caisses et il remettait chaque feuille ou chaque liasse dans les mains impatientes d’un chercheur. La presque totalité des membres de l’expédition était rassemblée dans la tente principale, participant au dépouillement de nos trouvailles. Deux photocopieuses tournaient à plein régime, plusieurs consoles d’ordinateur ronronnaient et un magnétophone faisait par moments entendre des voix noyées dans les parasites. L’excitation était aussi palpable que l’odeur des télécopieurs. Satarwal était là, lui aussi, travaillant avec acharnement comme s’il n’était pas concerné. Chacun évitait son regard et il n’échangeait guère de commentaires.
Quant à moi – j’avais l’impression de rêver. Kalinine et McNeil me tapaient sur l’épaule et Kalinine répétait : « Nous y voilà, Nederland. Vous avez votre preuve. »
Hana écoutait d’un air découragé. Je ne comprenais pas, mais à la réflexion je pensai que si. Je la suivis au distributeur de café dans le hall.
« Il se trompe, vous savez. Nous aurons besoin de toutes les preuves matérielles que nous pourrons trouver. Pour que ses stampilles gardent une certaine valeur, comprenez-vous. »
À son sourire, je vis que j’avais vu juste. Elle avait ressenti ce que j’aurais ressenti à sa place ; je m’en étais aperçu et j’avais fait quelque chose pour l’aider. Je ne sais pas si je suis moins capable que d’autres de comprendre mes congénères, mais je le soupçonne. Cela m’arrivait si rarement de regarder le visage de quelqu’un et de savoir ce qu’il pensait ! L’ivresse de la réussite s’épanouit en moi comme une fleur et je serrai impulsivement la main d’Hana. Même le spectacle de Petrini et Satarwal conversant à l’autre bout du hall ne suffit pas à assombrir mon humeur. Je retournai déambuler dans la salle commune, regarder par-dessus l’épaule de mes étudiants et les féliciter à gauche à droite pour leur travail ; je déclenchai une traînée de sourires et de bonne humeur. Je serrai la main de McNeil, toujours occupé à cataloguer. Derrière lui, Klesert était accoudé à une table, plongé dans l’un des carnets. « C’est comme lire le journal de Scott[3] », dit Claudia.
Satarwal revint dans la pièce et je me dirigeai vers lui. « Ces documents impliquent que la commission Aimes a dissimulé la vérité, vous savez, déclarai-je d’un ton amical. Aimes, comme plusieurs des témoins, est encore en fonctions. Certaines questions devront être posées. » Et les réponses feront tomber des têtes ! avais-je envie d’ajouter. Satarwal me lança un regard glacial, imité par Petrini.
Ce dernier, après avoir jeté un coup d’œil à Satarwal pour être sûr d’avoir bien compris, dit : « D’après nous, bien que les émeutiers de New Houston aient manifestement cru faire partie d’un mouvement plus vaste, il reste à démontrer qu’une révolution à l’échelle planétaire ait été organisée. Surtout au vu des preuves contraires accumulées par le rapport Aimes. »
Je ne fis qu’en rire, sur le moment. J’étais trop heureux pour me laisser impressionner par ces sornettes. « Vous réfuteriez n’importe quoi. Mais combien de temps tiendrez-vous ? »
Je les ignorai donc et retournai travailler. Bill Strickland remballait l’une des caisses de photocopies sous la direction de McNeil. Il avait l’air préoccupé ; il suggéra : « Nous devrions repasser au détecteur tout le versant sud du Fer-de-Lance. Il y a peut-être d’autres choses qui nous ont échappé.
— Allez-y. » Je remarquai près de son coude le petit cahier plastifié qui se trouvait sur le plancher de la voiture. Je le pris, intrigué, et le fourrai sous mon bras ; je l’avais oublié et maintenant je tenais à y jeter un coup d’œil. McNeil me demanda où il fallait envoyer les caisses de duplicata, et cela me prit un moment. « Hiroko Nakayama et Anya Lebedyan vont être ravis. » Il y eut ensuite d’autres questions de Kalinine au sujet de la voiture, puis un repas rapide que nous prîmes debout ; Hana me demanda ensuite de regarder un des plans de la ville trouvés dans la première caisse, qui désignait la taverne du Tonneau-Percé comme l’un des centres de défense du voisinage. De fil en aiguille, plusieurs heures passèrent et ce n’est que lorsque tout le monde fut parti se coucher, à l’exception de McNeil et moi, que je pus m’asseoir avec le carnet et y jeter un coup d’œil. « Vous l’avez fait copier ? demandai-je à McNeil.
3
Robert Falcon Scott, explorateur anglais qui atteignit le pôle Sud en 1912 mais périt au retour avec ses quatre compagnons.