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Sandor était un historien respecté spécialiste de cette période ; on racontait qu’il avait soixante articles qui attendaient l’approbation de la commission de critique des publications. « J’ai entendu parler de tels documents, dit-il dans son russe musical. Mais ils sont toujours classés et je n’y ai pas accès. Ma demande pour me les faire communiquer a été rejetée. »

Je sortis mon carnet. « Dites-moi desquels il s’agit. Je vais déposer ma propre demande. » Et j’envoyai les formulaires le jour même ; je me demandais si j’aurais à faire appel une nouvelle fois à Shrike. Si je pouvais m’y résoudre.

Mais je n’eus pas à le faire. Peut-être Shrike m’avait-il aidé sans que je le sollicite. Je reçus les codes accompagnés de lettres de la police, serments de loyauté, etc. Je les jetai pour me précipiter aux Archives.

Parmi les nombreux dossiers confidentiels de cette période se trouvaient les rapports du sous-comité aux Mines sur les disparitions de vaisseaux minéraliers.

Cinq d’entre eux s’étaient perdus entre 2150 et 2248. On avait retrouvé l’épave du premier, mais nulle trace des quatre autres. Et les trois derniers étaient commandés par Oleg Davydov, Olga Borg et Eric Swann.

J’ai demandé à Sandor de venir jeter un coup d’œil à mon écran. Il a vu la liste et hoché la tête. « Oui, j’en ai déjà entendu parler. Il y a quarante ans, le Comité a déclassé un rapport général sur l’histoire des mines qui les mentionnait.

— Pourquoi ne pas m’en avoir parlé ?

— Mais vous saviez qu’ils avaient disparu. Personne ne l’a jamais nié. En plus, je croyais que vous aviez vu ces documents… ils sont dans les enregistrements d’accès public où tout le monde peut les consulter.

— Bon sang ! Je suis remonté aux sources et je n’ai jamais regardé dans ce rapport ! Vous saviez que je cherchais quelque chose de ce genre… »

Il avait l’air embarrassé ; j’essayai de me calmer. « Le Comité a dû s’inquiéter de ces disparitions, dis-je.

— Sans doute. Mais le compte rendu que j’ai eu sous les yeux disait qu’elles n’étaient pas forcément mystérieuses. Si une explosion détruit un minéralier et propulse l’épave hors du plan de l’écliptique, il y a peu de chance de la retrouver.

— Mais trois de ces cinq disparitions ont eu lieu au cours des cinq ans qui ont précédé la Sédition ! Et maintenant nous avons trouvé les documents de New Houston et le monument de Pluton.

— Oui. » Il sourit. « Vous tenez quelque chose, vous devriez faire une communication.

— J’ai besoin d’en savoir plus.

— Peut-être, mais cela ne devrait pas vous empêcher de le mettre par écrit et le faire publier. Vous pourriez obtenir de l’aide. »

Je rédigeai donc tout un article qui soulignait les positions révisionnistes sur la Sédition et présentait ce que j’avais appris sur l’AIM. J’y avançais que la Sédition pouvait se voir associer la mutinerie et la construction de l’astronef relatées dans le journal d’Emma, que le monument de Pluton avait été édifié par l’équipage de cet astronef pour marquer son départ du système solaire. J’envoyai cet article à Marscience qui le publia. Ma théorie sur le mégalithe concurrençait désormais celles qui faisaient intervenir les Atlantes, les extraterrestres, des coïncidences naturelles et tout le reste. Personne n’eut l’air très impressionné. Marscience reçut des lettres qui se plaignaient de la minceur de mes preuves comparée à l’étendue de mes conclusions ; puis ce fut le silence. C’était comme lâcher un caillou dans la glace d’un canal. Je commençai à comprendre que j’excitais la jalousie de mes collègues. Ils pensaient que c’était par favoritisme que j’avais accès à des sites et des enregistrements classés – et je ne pouvais guère dire le contraire – de sorte que, tout naturellement, ils n’appréciaient pas mon travail et me battaient froid.

Découragement à une terrasse de café au crépuscule : je buvais une tasse de café en regardant rentrer chez eux les miséreux sur le visage desquels les soucis se lisaient comme sur une carte. À tous les coins de rue, des policiers en vareuse rouille faisaient comme moi. Quelqu’un avait oublié sur la table voisine un exemplaire de Justine[4] relié de rouge. Je le feuilletai. Curieux mélange de pensées et d’images : j’aimais cette absence éperdue de structure. « J’ai pris ces quelques notes simplement pour fixer un pan de ma vie qui s’est précipité dans la mer. » Ou : « J’ai commencé à transcrire en paroles ma description de ce quartier d’Alexandrie parce que je savais qu’il serait bientôt oublié et que ne reviendraient le visiter que ceux dont la ville fiévreuse s’est approprié les souvenirs… »

Je fus interrompu dans ma lecture fascinée par un jeune homme et une femme enceinte. « Vous êtes bien le professeur Nederland ? demanda celle-ci.

— Oui, c’est bien moi.

— Nous vous avons vu aux informations. »

Je haussai les sourcils. La célébrité : curieuse sensation que d’être reconnu par des étrangers. Il se passait peut-être vraiment quelque chose, avec le récit des fouilles et le monument de Pluton.

« Oui ? dis-je.

— Je suis votre petite-fille. Mary Shannon. La fille d’Hester.

— Ah ! oui. » Je me souvenais que Maggie m’en avait parlé. Je n’avais pas eu de nouvelles d’Hester elle-même depuis plus d’années que n’en avait vécu cette jeune femme. Et voilà qu’elle était devant moi, enceinte ; ils avaient dû faire jouer des relations.

« Et voici mon mari, Herbert.

— Bonjour. » Je me levai et lui tendis la main. Mary lui leva le bras et il me prit la main en regardant dans le vague. Je me rendis compte qu’il était en pleine dépression et me sentis cloué de terreur. « Enchanté », dis-je, et je m’essuyai la bouche.

« Enchanté », répondit-il. Mary lui lança un coup d’œil et me sourit d’un air d’excuse.

« Et vous allez bientôt être une nouvelle fois arrière-grand-père, comme vous l’avez sans doute remarqué.

— Oui. Félicitations. » Comment avait-elle pu obtenir la permission de procréer alors qu’il était en pleine dépression ? Je me demandai si mon nom avait été avancé lors des procédures d’autorisation. « Ce sera mon neuvième, si je ne me trompe pas.

— Si, Hester m’a dit que Stéphanie en avait eu un autre il y a deux ans.

— Ah bon ? Je n’en ai rien su.

— Oh ! Eh bien… nous sommes sur le point de partir pour Phobos. Alors, quand je vous ai vu, je me suis dit que nous pourrions vous dire bonjour.

— J’en suis ravi. Phobos est un endroit passionnant, ai-je entendu dire.

— En fait, on nous a ordonné d’aller nous y installer. Mais Herb travaille sur les voiliers solaires, alors ce sera bien pour lui. »

Je ressentis un pincement au cœur devant cette femme courageuse exilée sur Phobos avec cette double responsabilité. « J’en suis heureux. »

La famille. Tout un arbre généalogique qui s’étend dans les deux directions – surtout, pour un vieil homme comme moi, vers le bas. Toute une tribu de descendants. La plupart des miens se trouvaient dans les satellites extérieurs. Je n’avais jamais vu de raison de rester en contact avec tant d’étrangers qui prouvaient sans cesse que rien de vous ne se transmet. Ma petite-fille traîna les pieds, jeta un coup d’œil inquiet à son mari. Quel âge pouvait-elle avoir, soixante ans ? Difficile à dire. Elle avait l’air d’une enfant montée en graine.

« Nous allons vous laisser manger, dit-elle. Je voulais juste vous dire bonjour. Et que cela nous a fait plaisir de vous voir aux informations.

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4

Roman de Lawrence Durrell, premier volet du « Quatuor d’Alexandrie » (Justine, Balthazar, Mountolive, Clea).