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Un matin, Mlle Gillenormand année était rentrée chez elle aussi émue que sa placidité pouvait l’être. Marius venait encore de demander à son grand-père la permission de faire un petit voyage, ajoutant qu’il comptait partir le soir même. – Va! avait répondu le grand-père, et M. Gillenormand avait ajouté à part en poussant ses deux sourcils vers le haut de son front: Il découche avec récidive. Mlle Gillenormand était remontée dans sa chambre très intriguée, et avait jeté dans l’escalier ce point d’exclamation: C’est fort! et ce point d’interrogation: Mais où donc est-ce qu’il va? Elle entrevoyait quelque aventure de cœur plus ou moins illicite, une femme dans la pénombre, un rendez-vous, un mystère, et elle n’eût pas été fâchée d’y fourrer ses lunettes. La dégustation d’un mystère, cela ressemble à la primeur d’un esclandre; les saintes âmes ne détestent point cela. Il y a dans les compartiments secrets de la bigoterie quelque curiosité pour le scandale.

Elle était donc en proie au vague appétit de savoir une histoire.

Pour se distraire de cette curiosité qui l’agitait un peu au delà de ses habitudes, elle s’était réfugiée dans ses talents, et elle s’était mise à festonner avec du coton sur du coton une de ces broderies de l’Empire et de la Restauration où il y a beaucoup de roues de cabriolet. Ouvrage maussade, ouvrière revêche. Elle était depuis plusieurs heures sur sa chaise quand la porte s’ouvrit. Mlle Gillenormand leva le nez; le lieutenant Théodule était devant elle, et lui faisait le salut d’ordonnance. Elle poussa un cri de bonheur. On est vieille, on est prude, on est dévote, on est la tante; mais c’est toujours agréable de voir entrer dans sa chambre un lancier.

– Toi ici, Théodule! s’écria-t-elle.

– En passant, ma tante.

– Mais embrasse-moi donc.

– Voilà! dit Théodule.

Et il l’embrassa. La tante Gillenormand alla à son secrétaire, et l’ouvrit.

– Tu nous restes au moins toute la semaine?

– Ma tante, je repars ce soir.

– Pas possible!

– Mathématiquement!

– Reste, mon petit Théodule, je t’en prie.

– Le cœur dit oui, mais la consigne dit non. L’histoire est simple. On nous change de garnison; nous étions à Melun, on nous met à Gaillon. Pour aller de l’ancienne garnison à la nouvelle, il faut passer par Paris. J’ai dit: je vais aller voir ma tante.

– Et voici pour ta peine.

Elle lui mit dix louis dans la main.

– Vous voulez dire pour mon plaisir, chère tante.

Théodule l’embrassa une seconde fois, et elle eut la joie d’avoir le cou un peu écorché par les soutaches de l’uniforme.

– Est-ce que tu fais le voyage à cheval avec ton régiment? lui demanda-t-elle.

– Non, ma tante. J’ai tenu à vous voir. J’ai une permission spéciale. Mon Grosseur mène mon cheval; je vais par la diligence. Et à ce propos, il faut que je vous demande une chose.

– Quoi?

– Mon cousin Marius Pontmercy voyage donc aussi, lui?

– Comment sais-tu cela? fit la tante, subitement chatouillée au vif de la curiosité.

– En arrivant, je suis allé à la diligence retenir une place dans le coupé.

– Eh bien?

– Un voyageur était déjà venu retenir une place sur l’impériale. J’ai vu sur la feuille son nom.

– Quel nom?

– Marius Pontmercy.

– Le mauvais sujet! s’écria la tante. Ah! ton cousin n’est pas un garçon rangé comme toi. Dire qu’il va passer la nuit en diligence!

– Comme moi.

– Mais toi, c’est par devoir; lui, c’est par désordre.

– Bigre! fit Théodule.

Ici, il arriva un événement à Mlle Gillenormand aînée; elle eut une idée. Si elle eût été homme, elle se fût frappée le front. Elle apostropha Théodule:

– Sais-tu que ton cousin ne te connaît pas?

– Non. Je l’ai vu, moi; mais il n’a jamais daigné me remarquer.

– Vous allez donc voyager ensemble comme cela?

– Lui sur l’impériale, moi dans le coupé.

– Où va cette diligence?

– Aux Andelys.

– C’est donc là que va Marius?

– À moins que, comme moi, il ne s’arrête en route. Moi, je descends à Vernon pour prendre la correspondance de Gaillon. Je ne sais rien de l’itinéraire de Marius.

– Marius! quel vilain nom! Quelle idée a-t-on eue de l’appeler Marius! Tandis que toi, au moins, tu t’appelles Théodule!

– J’aimerais mieux m’appeler Alfred [55], dit l’officier.

– Écoute, Théodule.

– J’écoute, ma tante.

– Fais attention.

– Je fais attention.

– Y es-tu?

– Oui.

– Eh bien, Marius fait des absences.

– Eh! eh!

– Il voyage.

– Ah! ah!

– Il découche.

– Oh! oh!

– Nous voudrions savoir ce qu’il y a là-dessous.

Théodule répondit avec le calme d’un homme bronzé:

– Quelque cotillon.

Et avec ce rire entre cuir et chair qui décèle la certitude, il ajouta:

– Une fillette.

– C’est évident, s’écria la tante qui crut entendre parler M. Gillenormand, et qui sentit sa conviction sortir irrésistiblement de ce mot fillette, accentué presque de la même façon par le grand-oncle et par le petit-neveu. Elle reprit:

– Fais-nous un plaisir. Suis un peu Marius. Il ne te connaît pas, cela te sera facile. Puisque fillette il y a, tâche de voir la fillette. Tu nous écriras l’historiette. Cela amusera le grand-père.

Théodule n’avait point un goût excessif pour ce genre de guet; mais il était fort touché des dix louis, et il croyait leur voir une suite possible. Il accepta la commission et dit: – Comme il vous plaira, ma tante. Et il ajouta à part lui: – Me voilà duègne.

Mlle Gillenormand l’embrassa.

– Ce n’est pas toi, Théodule, qui ferais de ces frasques-là. Tu obéis à la discipline, tu es l’esclave de la consigne, tu es un homme de scrupule et de devoir, et tu ne quitterais pas ta famille pour aller voir une créature.

Le lancier fit la grimace satisfaite de Cartouche loué pour sa probité.

Marius, le soir qui suivit ce dialogue, monta en diligence sans se douter qu’il eût un surveillant. Quant au surveillant, la première chose qu’il fit, ce fut de s’endormir. Le sommeil fut complet et consciencieux. Argus ronfla toute la nuit.

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[55] Ce Théodule devait s'appeler, primitivement, Ernest. On a déjà vu qu'Alfred était à la mode (I, 3, note 33) et Hugo ne devait guère aimer ce nom depuis que les deux Alfred – Vigny et Musset – s'étaient courageusement ralliés au second Empire.