Выбрать главу

– … Et quant à moi, quoique je sois à peine légiste et tout au plus procureur amateur, je soutiens ceci: qu’aux termes de la coutume de Normandie, à la Saint-Michel, et pour chaque année, un Équivalent devait être payé au profit du seigneur, sauf autrui droit, par tous et un chacun, tant les propriétaires que les saisis d’héritage, et ce, pour toutes emphytéoses, baux, alleux, contrats domaniaires et domaniaux, hypothécaires et hypothécaux…

– Échos, nymphes plaintives, fredonna Grantaire.

Tout près de Grantaire, sur une table presque silencieuse, une feuille de papier, un encrier et une plume entre deux petits verres annonçaient qu’un vaudeville s’ébauchait. Cette grosse affaire se traitait à voix basse, et les deux têtes en travail se touchaient:

– Commençons par trouver les noms. Quand on a les noms, on trouve le sujet.

– C’est juste. Dicte. J’écris.

– Monsieur Dorimon?

– Rentier?

– Sans doute.

– Sa fille, Célestine.

– … tine. Après?

– Le colonel Sainval.

– Sainval est usé. Je dirais Valsin.

À côté des aspirants vaudevillistes, un autre groupe, qui, lui aussi, profitait du brouhaha pour parler bas, discutait un duel. Un vieux, trente ans, conseillait un jeune, dix-huit ans, et lui expliquait à quel adversaire il avait affaire:

– Diable! méfiez-vous. C’est une belle épée. Son jeu est net. Il a de l’attaque, pas de feintes perdues, du poignet, du pétillement, de l’éclair, la parade juste, et des ripostes mathématiques, bigre! et il est gaucher.

Dans l’angle opposé à Grantaire, Joly et Bahorel jouaient aux dominos et parlaient d’amour.

– Tu es heureux, toi, disait Joly. Tu as une maîtresse qui rit toujours.

– C’est une faute qu’elle fait, répondait Bahorel. La maîtresse qu’on a tort de rire. Ça encourage à la tromper. La voir gaie, cela vous ôte le remords; si on la voit triste, on se fait conscience.

– Ingrat! c’est si bon une femme qui rit! Et jamais vous ne vous querellez!

– Cela tient au traité que nous avons fait. En faisant notre petite sainte-alliance, nous nous sommes assigné à chacun notre frontière que nous ne dépassons jamais. Ce qui est situé du côté de bise appartient à Vaud, du côté de vent à Gex. De là la paix.

– La paix, c’est le bonheur digérant.

– Et toi, Jolllly, où en es-tu avec ta brouillerie avec mamselle… tu sais qui je veux dire?

– Elle me boude avec une patience cruelle.

– Tu es pourtant un amoureux attendrissant de maigreur.

– Hélas!

– À ta place, je la planterais là.

– C’est facile à dire.

– Et à faire. N’est-ce pas Musichetta qu’elle s’appelle?

– Oui. Ah! mon pauvre Bahorel, c’est une fille superbe, très littéraire, de petits pieds, de petites mains, se mettant bien, blanche, potelée, avec des yeux de tireuse de cartes. J’en suis fou.

– Mon cher, alors il faut lui plaire, être élégant, et faire des effets de rotule. Achète-moi chez Staub [85] un bon pantalon de cuir de laine. Cela prête.

– À combien? cria Grantaire.

Le troisième coin était en proie à une discussion poétique. La mythologie païenne se gourmait avec la mythologie chrétienne. Il s’agissait de l’Olympe dont Jean Prouvaire, par romantisme même, prenait le parti. Jean Prouvaire n’était timide qu’au repos. Une fois excité, il éclatait, une sorte de gaîté accentuait son enthousiasme, et il était à la fois riant et lyrique:

– N’insultons pas les dieux, disait-il. Les dieux ne s’en sont peut-être pas allés. Jupiter ne me fait point l’effet d’un mort. Les dieux sont des songes, dites-vous. Eh bien, même dans la nature, telle qu’elle est aujourd’hui, après la fuite de ces songes, on retrouve tous les grands vieux mythes païens. Telle montagne à profil de citadelle, comme le Vignemale, par exemple, est encore pour moi la coiffure de Cybèle; il ne m’est pas prouvé que Pan ne vienne pas la nuit souffler dans le tronc creux des saules, en bouchant tour à tour les trous avec ses doigts; et j’ai toujours cru qu’Io était pour quelque chose dans la cascade de Pissevache.

Dans le dernier coin, on parlait politique. On malmenait la charte octroyée. Combeferre la soutenait mollement, Courfeyrac la battait en brèche énergiquement. Il y avait sur la table un malencontreux exemplaire de la fameuse Charte-Touquet [86]. Courfeyrac l’avait saisie et la secouait, mêlant à ses arguments le frémissement de cette feuille de papier.

– Premièrement, je ne veux pas de rois. Ne fût-ce qu’au point de vue économique, je n’en veux pas; un roi est un parasite. On n’a pas de roi gratis. Écoutez ceci: Cherté des rois. A la mort de François Ier, la dette publique en France était de trente mille livres de rente; à la mort de Louis XIV, elle était de deux milliards six cents millions à vingt-huit livres le marc, ce qui équivalait en 1760, au dire de Desmarets, à quatre milliards cinq cents millions, et ce qui équivaudrait aujourd’hui à douze milliards. Deuxièmement, n’en déplaise à Combeferre, une charte octroyée est un mauvais expédient de civilisation. Sauver la transition, adoucir le passage, amortir la secousse, faire passer insensiblement la nation de la monarchie à la démocratie par la pratique des fictions constitutionnelles, détestables raisons que tout cela! Non! non! n’éclairons jamais le peuple à faux jour. Les principes s’étiolent et pâlissent dans votre cave constitutionnelle. Pas d’abâtardissement. Pas de compromis. Pas d’octroi du roi au peuple. Dans tous ces octrois-là, il y a un article 14. À côté de la main qui donne, il y a la griffe qui reprend. Je refuse net votre charte. Une charte est un masque; le mensonge est dessous. Un peuple qui accepte une charte abdique. Le droit n’est le droit qu’entier. Non! pas de charte!

On était en hiver; deux bûches pétillaient dans la cheminée. Cela était tentant, et Courfeyrac n’y résista pas. Il froissa dans son poing la pauvre Charte-Touquet, et la jeta au feu. Le papier flamba. Combeferre regarda philosophiquement brûler le chef-d’œuvre de Louis XVIII, et se contenta de dire:

– La charte métamorphosée en flamme [87].

Et les sarcasmes, les saillies, les quolibets, cette chose française qu’on appelle l’entrain, cette chose anglaise qu’on appelle l’humour, le bon et le mauvais goût, les bonnes et les mauvaises raisons, toutes les folles fusées du dialogue, montant à la fois et se croisant de tous les points de la salle, faisaient au-dessus des têtes une sorte de bombardement joyeux.

Chapitre V Élargissement de l’horizon

Les chocs des jeunes esprits entre eux ont cela d’admirable qu’on ne peut jamais prévoir l’étincelle ni deviner l’éclair. Que va-t-il jaillir tout à l’heure? on l’ignore. L’éclat de rire part de l’attendrissement. Au moment bouffon, le sérieux fait son entrée. Les impulsions dépendent du premier mot venu. La verve de chacun est souveraine. Un lazzi suffit pour ouvrir le champ à l’inattendu. Ce sont des entretiens à brusques tournants où la perspective change tout à coup. Le hasard est le machiniste de ces conversations-là.

вернуться

[85] Staub: tailleur chic, chez qui s'habille, par exemple, Lucien de Rubempré dans Illusions perdues.

вернуться

[86] Touquet, ancien officier de la Garde devenu éditeur, fît acte d'opposition en imprimant sous quantité de formes le texte de la Charte octroyée que leurs auteurs auraient préféré voir oubliée. Voir déjà en I, 3, 1, note 4.

вернуться

[87] Jeu de mots sur le titre d'une fable de La Fontaine, La Chatte métamorphosée en femme. Scribe, en 1827, avait fait jouer sous ce titre une pièce dont la musique, par Mélesville, comportait une mélodie, intitulée Air de Beethoven, sur laquelle Hugo composa Patria (voir Châtiments, Poésie II, Annexe).