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– Sois tranquille: quatre bonnes plaques de tôle de deux pieds carrés chaque, trois barres de fer de trois pieds et deux charnières pour ta soupape. Cette soupape me paraît drôle; enfin c’est égal… est-ce là tout?

– Oui, et mon argent?

– Et ton argent… Mais dis donc, avant de t’en aller, faut que je te dise… depuis que tu es là… je t’examine…

– Eh bien?

– Je ne sais pas… mais tu as l’air d’avoir quelque chose.

– Moi?

– Oui.

– Vous êtes fou. Si j’ai quelque chose… c’est que… j’ai faim.

– Tu as faim… tu as faim… c’est possible… mais on dirait que tu veux avoir l’air gai, et qu’au fond tu as quelque chose qui te pince et qui te cuit… une puce à la muette [16], comme dit l’autre… et pour que ça te démange, il faut que ça te gratte fort… car tu n’es pas bégueule.

– Je vous dis que vous êtes fou, père Micou, dit Nicolas en tressaillant malgré lui.

– On dirait que tu viens de trembler, vois-tu.

– C’est mon bras qui me fait mal.

– Alors n’oublie pas ma recette, ça te guérira.

– Merci, père Micou… à tout à l’heure.

Et le bandit sortit.

Le receleur, après avoir dissimulé les saumons de cuivre derrière son buffet, s’occupait de rassembler les différents objets que lui avait demandés Nicolas, lorsqu’un nouveau personnage entra dans sa boutique.

C’était un homme de cinquante ans environ, à figure fine et sagace, portant un épais collier de favoris gris très-touffu et des besicles d’or; il était vêtu avec assez de recherche; les larges manches de son paletot brun, à parements de velours noir, laissaient voir des mains gantées de gants paille; ses bottes devaient avoir été enduites la veille d’un brillant vernis.

Tel était M. Badinot, l’oncle de la rentière, cette Mme de Saint-Ildefonse dont la position sociale faisait l’orgueil et la sécurité du père Micou.

On se souvient peut-être que M. Badinot, ancien avoué, chassé de sa corporation, alors chevalier d’industrie et agent d’affaires équivoques, servait d’espion au baron de Graün et avait donné à ce diplomate des renseignements assez nombreux et très-précis sur bon nombre des personnages de cette histoire.

– Mme Charles vient de vous donner une lettre à porter, dit M. Badinot au logeur.

– Oui, monsieur… Mon neveu va rentrer… dans un moment il partira.

– Non, rendez-moi cette lettre… je me suis ravisé, j’irai moi-même chez le vicomte de Saint-Remy, dit M. Badinot en appuyant avec intention et fatuité sur cette adresse aristocratique.

– Voici la lettre, monsieur… Vous n’avez pas d’autre commission?

– Non, père Micou, dit M. Badinot d’un air protecteur; mais j’ai des reproches à vous faire.

– À moi, monsieur?

– De très-graves reproches.

– Comment, monsieur?

– Certainement… Mme de Saint-Ildefonse paie très-cher votre premier; ma nièce est une de ces locataires auxquelles on doit les plus grands égards; elle est venue de confiance dans cette maison; redoutant le bruit des voitures, elle espérait être ici comme à la campagne.

– Et elle y est, c’est ici comme un hameau… Vous devez vous y connaître, vous, monsieur, qui habitez la campagne… c’est ici comme un vrai hameau.

– Un hameau? Il est joli! Toujours un tapage infernal.

– Pourtant il est impossible de trouver une maison plus tranquille; au-dessus de madame il y a un chef d’orchestre du café des Aveugles et un commis voyageur… Au-dessus, un autre commis voyageur. Au-dessus il y a…

– Il ne s’agit pas de ces personnes-là, elles sont fort tranquilles et fort honnêtes, ma nièce n’en disconvient pas; mais il y a au quatrième un gros boiteux que Mme de Saint-Ildefonse a rencontré hier encore ivre dans l’escalier; il poussait des cris de sauvage; elle en a eu presque une révolution, tant elle a été effrayée… Si vous croyez qu’avec de tels locataires votre maison ressemble à un hameau…

– Monsieur, je vous jure que je n’attends que l’occasion pour mettre ce gros boiteux à la porte; il m’a payé sa dernière quinzaine d’avance sans quoi il serait déjà dehors.

– Il ne fallait pas l’accepter pour locataire.

– Mais, sauf lui, j’espère que madame n’a pas à se plaindre; il y a un facteur à la petite poste, qui est la crème des honnêtes gens; et au-dessus, à côté de la chambre du gros boiteux, une femme et sa fille qui ne bougent pas plus que des marmottes.

– Encore une fois, Mme de Saint-Ildefonse ne se plaint que du gros boiteux: c’est le cauchemar de la maison que ce drôle-là! Je vous en préviens, si vous le gardez, il fera déserter tous les honnêtes gens.

– Je le renverrai, soyez tranquille… je ne tiens pas à lui.

– Et vous ferez bien… car on ne tiendrait pas à votre maison.

– Ce qui ne ferait pas mon affaire… Aussi, monsieur, regardez le gros boiteux comme déjà parti, car il n’a plus que quatre jours à rester ici.

– C’est beaucoup trop; enfin ça vous regarde… À la première algarade, ma nièce abandonne cette maison.

– Soyez tranquille, monsieur.

– Tout ceci est dans votre intérêt, mon cher. Faites-en votre profit… car je n’ai qu’une parole, dit M. Badinot d’un air protecteur.

Et il sortit.

Avons-nous besoin de dire que cette femme et cette jeune fille, qui vivaient si solitaires, étaient les deux victimes de la cupidité du notaire?

Nous conduirons le lecteur dans le triste réduit qu’elles habitaient.

V Les victimes d’un abus de confiance

Lorsque l’abus de confiance est puni, terme moyen de punition: deux mois de prison et vingt-cinq francs d’amende.

Art. 406 et 408 du Code pénal

Que le lecteur se figure un cabinet situé au quatrième étage de la triste maison du passage de la Brasserie.

Un jour pâle et sombré pénètre à peine dans cette pièce étroite par une petite fenêtre à un seul vantail, garnie de trois vitres fêlées, sordides; un papier délabré, d’une couleur jaunâtre, couvre les murailles; aux angles du plafond lézardé pendent d’épaisses toiles d’araignées. Le sol, décarrelé en plusieurs endroits, laisse voir çà et là les poutres et les lattes qui supportent les carreaux.

Une table de bois blanc, une chaise, une vieille malle sans serrure et un lit de sangle à dossier de bois garni d’un mince matelas, de draps de grosse toile bise et d’une vieille couverture de laine brune, tel est le mobilier de ce garni.

Sur la chaise est assise Mme la baronne de Fermont.

Dans le lit repose Mlle Claire de Fermont (tel était le nom des deux victimes de Jacques Ferrand).

Ne possédant qu’un lit, la mère et la fille s’y couchaient tour à tour, se partageant ainsi les heures de la nuit.

Trop d’inquiétudes, trop d’angoisses torturaient la mère pour qu’elle cédât souvent au sommeil; mais sa fille y trouvait du moins quelques instants de repos et d’oubli.