– Bah! bah! vous vous plaignez toujours, père Micou; vous êtes riche comme un Crésus. Ah çà! que je ne vous retienne pas!
– C’est heureux!
– Vous viendrez me donner des nouvelles de ma mère et de Calebasse, en m’apportant d’autres provisions?
– Oui… il le faut bien…
– Ah! j’oubliais… pendant que vous y êtes, achetez-moi une casquette neuve, en velours écossais, avec un gland; la mienne n’est plus mettable.
– Ah çà! décidément tu veux rire?
– Non, père Micou, je veux une casquette en velours écossais. C’est mon idée.
– Mais tu t’acharnes donc à me mettre sur la paille?
– Voyons, père Micou, ne vous échauffez pas, c’est oui ou c’est non. Je ne vous force pas… mais… suffit.
Le receleur, en réfléchissant qu’il était à la merci de Nicolas, se leva, craignant d’être assailli de nouvelles demandes, s’il prolongeait sa visite.
– Tu auras ta casquette, dit-il; mais prends garde, si tu me demandes autre chose, je ne donnerai plus rien; il en arrivera ce qui pourra; tu y perdras autant que moi.
– Soyez tranquille, père Micou, je ne vous ferai chanter [15] qu’autant qu’il en faudra pour que vous ne perdiez pas votre voix; car ça serait dommage, vous chantez bien.
Le receleur sortit en haussant les épaules avec colère, et le gardien fit rentrer Nicolas dans l’intérieur de la prison.
Au moment où le père Micou quittait le parloir destiné aux détenus, Rigolette y entrait.
Le gardien, homme de quarante ans, ancien soldat à figure rude et énergique, était vêtu d’un habit veste, d’une casquette et d’un pantalon bleus; deux étoiles d’argent étaient brodées sur le collet et sur les retroussis de son habit.
À la vue de la grisette, la figure de cet homme s’éclaircit et prit une expression d’affectueuse bienveillance; il avait toujours été frappé de la grâce, de la gentillesse et de la bonté touchante avec lesquelles Rigolette consolait Germain lorsqu’elle venait au parloir s’entretenir avec lui.
Germain était, de son côté, un prisonnier peu ordinaire; sa réserve, sa douceur et sa tristesse inspiraient un vif intérêt aux employés de la prison; intérêt qu’on se gardait d’ailleurs de lui témoigner, de peur de l’exposer aux mauvais traitements de ses hideux compagnons, qui, nous l’avons dit, le regardaient avec une haine méfiante.
Au-dehors, il pleuvait à torrents; mais, grâce à ses socques élevés et à son parapluie, Rigolette avait courageusement bravé le vent et la pluie.
– Quel vilain jour, ma pauvre demoiselle! lui dit le gardien avec bonté. Il faut du cœur pour sortir par un temps pareil au moins!
– Quand on pense toute la route au plaisir qu’on va faire à un pauvre prisonnier, on ne s’inquiète guère du temps, allez, monsieur!
– Je n’ai pas besoin de vous demander qui vous venez voir…
– Sûrement… Et comment va-t-il, mon pauvre Germain?
– Tenez, ma chère demoiselle, j’en ai bien vu des détenus; ils étaient tristes, tristes un jour, deux jours, et puis peu à peu ils se mettaient au train-train des autres; et les plus chagrins dans les premiers temps finissaient souvent par devenir les plus gais de tous… M. Germain, ce n’est pas cela, il a l’air de plus en plus accablé, lui.
– C’est ce qui me désole.
– Quand je suis de service dans les cours, je le regarde du coin de l’œil, il est toujours seul… Je vous l’ai déjà dit, vous devriez lui recommander de ne pas s’isoler ainsi… de prendre sur lui pour parler aux autres; il finira par être leur bête noire… les préaux sont surveillés, mais un mauvais coup est bientôt fait.
– Ah! mon Dieu! monsieur… est-ce qu’il y a davantage de danger pour lui? s’écria Rigolette.
– Pas précisément; mais ces bandits-là voient qu’il n’est pas des leurs, et ils le haïssent parce qu’il a l’air honnête et fier.
– Je lui avais pourtant recommandé de faire ce que vous me dites là, monsieur, de tâcher de parler aux moins méchants; mais c’est plus fort que lui, il ne peut surmonter sa répugnance.
– Il a tort… il a tort… une rixe est bien vite engagée.
– Mon Dieu! Mon Dieu! On ne peut donc pas le séparer d’avec les autres?
– Depuis deux ou trois jours que je me suis aperçu de leurs mauvaises intentions à son égard, je lui avais conseillé de se mettre à ce que nous appelons la pistole, c’est-à-dire en chambre.
– Eh bien?
– Je n’avais pas pensé à une chose… toute une rangée de cellules est comprise dans les travaux de réparation qu’on fait à la prison, et les autres sont occupées.
– Mais ces mauvais hommes sont capables de le tuer! s’écria Rigolette, dont les yeux se remplirent de larmes. Et si par hasard il avait des protecteurs, que pourraient-ils pour lui, monsieur?
– Rien autre chose que de lui faire obtenir ce qu’obtiennent les détenus qui peuvent la payer, une chambre à la pistole.
– Hélas!… alors il est perdu, s’il est pris en haine dans la prison…
– Rassurez-vous, on y veillera de près… Mais, je vous le répète, ma chère demoiselle… conseillez-lui de se familiariser un peu… il n’y a que le premier pas qui coûte!
– Je lui recommanderai cela de toutes mes forces, monsieur; mais pour un bon et honnête cœur, c’est dur, voyez-vous, de se familiariser avec des gens pareils.
– De deux maux il faut choisir le moindre. Allons, je vais demander M. Germain. Mais au fait, tenez, j’y pense, dit le gardien en se ravisant, il ne reste plus que deux visiteurs… attendez qu’ils soient partis… il n’en reviendra pas d’autres aujourd’hui… car voilà deux heures… je ferai prévenir M. Germain; vous causerez plus à l’aise… Je pourrai même, quand vous serez seuls, le faire entrer dans le couloir, de façon que vous ne soyez séparés que par une grille au lieu de deux: c’est toujours cela.
– Ah! monsieur, combien vous êtes bon… que je vous remercie!
– Chut! qu’on ne vous entende pas, ça ferait des jaloux. Asseyez-vous là-bas, au bout du banc; et dès que cet homme et cette femme seront partis, j’irai prévenir M. Germain.
Le gardien rentra à son poste dans l’intérieur du couloir; Rigolette alla tristement se placer à l’extrémité du banc où s’asseyaient les visiteurs.
Pendant que la grisette attend l’arrivée de Germain, nous ferons successivement assister le lecteur à l’entretien des prisonniers qui étaient restés dans le parloir après le départ de Nicolas Martial.
Fin de la septième partie
HUITIÈME PARTIE
I Pique-Vinaigre
Le détenu qui se trouvait à côté de Barbillon était un homme de quarante-cinq ans environ, grêle, chétif, et d’une physionomie fine, intelligente, joviale et railleuse; il avait une bouche énorme, presque entièrement édentée; dès qu’il parlait, il la contournait de droite à gauche, selon l’habitude assez générale des gens accoutumés à s’adresser à la populace des carrefours; son nez était camard; sa tête démesurément grosse, presque complètement chauve; il portait un vieux gilet de tricot gris, un pantalon d’une couleur inappréciable, lacéré, rapiécé en mille endroits: ses pieds nus, rougis par le froid, à demi enveloppés de vieux linges, étaient chaussés de sabots.