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Et la jeune fille, rougissant, appuya son front sur le treillis de fer.

Germain, profondément ému, effleura de ses lèvres, à travers le grillage, ce front pur et blanc.

Une larme du prisonnier y roula comme une perle humide.

Touchant baptême de cet amour chaste, mélancolique et charmant!

– Oh! oh! déjà trois heures! dit le gardien en se levant, et les visiteurs doivent être partis à deux. Allons, ma chère demoiselle, ajouta-t-il en s’adressant à la grisette, c’est dommage, mais il faut partir.

– Oh! merci, merci, monsieur, de nous avoir ainsi laissés causer seuls. J’ai donné bon courage à Germain; il prendra sur lui pour n’avoir plus l’air si chagrin, et il n’aura plus rien à craindre de ses méchants compagnons. N’est-ce pas, mon ami?

– Soyez tranquille, dit Germain en souriant, je serai à l’avenir le plus gai de la prison.

– À la bonne heure, alors ils ne feront plus attention à vous, dit le gardien.

– Voilà une cravate que j’ai apportée à Germain, monsieur, reprit Rigolette; faut-il la déposer au greffe?

– C’est l’usage; mais, après tout, pendant que je suis en dehors du règlement, une petite chose de plus ou de moins… Allons, faites la journée complète, donnez-lui votre cadeau vous-même.

Et le gardien ouvrit la porte du couloir.

– Ce brave homme a raison, la journée sera complète, dit Germain en recevant la cravate des mains de Rigolette qu’il serra tendrement. Adieu, et à bientôt. Maintenant je n’ai plus peur de vous demander de venir me voir le plus tôt possible.

– Ni moi de vous le promettre. Adieu, bon Germain.

– Adieu, ma bonne petite amie.

– Et servez-vous bien de ma cravate, craignez d’avoir froid, il fait si humide!

– Quelle jolie cravate! Quand je pense que vous l’avez faite pour moi! Oh! je ne la quitterai pas, dit Germain en la portant à ses lèvres.

– Ah çà! maintenant vous allez avoir de l’appétit, j’espère? Voulez-vous que je vous fasse mon petit régal?

– Certainement, et cette fois j’y ferai honneur.

– Soyez tranquille alors, monsieur le gourmand, vous m’en direz des nouvelles. Allons, encore adieu. Merci, monsieur le gardien, aujourd’hui je m’en vais bien heureuse et bien rassurée. Adieu, Germain.

– Adieu, ma petite femme… à bientôt!…

– À toujours!…

Quelques minutes après, Rigolette, ayant bravement repris ses socques et son parapluie, sortait de la prison plus allègrement qu’elle n’y était entrée.

Pendant l’entretien de Germain et de la grisette, d’autres scènes s’étaient passées dans une des cours de la prison, où nous conduirons le lecteur.

VI La Fosse-aux-lions

Si l’aspect matériel d’une vaste maison de détention, construite dans toutes les conditions de bien-être et de salubrité que réclame l’humanité, n’offre au regard, nous l’avons dit, rien de sinistre, la vue des prisonniers cause une impression contraire.

L’on est ordinairement saisi de tristesse et de pitié, lorsqu’on se trouve au milieu d’un rassemblement de femmes prisonnières, en songeant que ces infortunées sont presque toujours poussées au mal moins par leur propre volonté que par la pernicieuse influence du premier homme qui les a séduites.

Et puis encore les femmes les plus criminelles conservent au fond de l’âme deux cordes saintes que les violents ébranlements des passions les plus détestables, les plus fougueuses, ne brisent jamais entièrement… l’amour et la maternité!

Parler d’amour et de maternité, c’est dire que, chez ces misérables créatures, de pures et douces lueurs peuvent encore éclairer çà et là les noires ténèbres d’une corruption profonde.

Mais chez les hommes tels que la prison les fait et les rejette dans le monde… rien de semblable.

C’est le crime d’un seul jet, c’est un bloc d’airain qui ne rougit plus qu’au feu des passions infernales.

Aussi, à la vue des criminels qui encombrent les prisons, on est d’abord saisi d’un frisson d’épouvante et d’horreur.

La réflexion seule vous ramène à des pensées plus pitoyables, mais d’une grande amertume.

Oui, d’une grande amertume… car on réfléchit que les sinistres populations des geôles et des bagnes… que la sanglante moisson du bourreau… germent toujours dans la fange de l’ignorance, de la misère et de l’abrutissement.

Pour comprendre cette première impression d’horreur et d’épouvante dont nous parlons, que le lecteur nous suive dans la Fosse-aux -lions.

L’une des cours de la Force s’appelle ainsi.

Là sont ordinairement réunis les détenus les plus dangereux par leurs antécédents, par leur férocité ou par la gravité des accusations qui pèsent sur eux.

Néanmoins, on avait été obligé de leur adjoindre temporairement, par suite de travaux d’urgence entrepris dans un des bâtiments de la Force, plusieurs autres prisonniers.

Ceux-ci, quoique également justiciables de la cour d’assises, étaient presque des gens de bien, comparés aux hôtes habituels de la Fosse-aux -lions.

Le ciel, sombre, gris et pluvieux, jetait un jour morne sur la scène que nous allons dépeindre. Elle se passait au milieu d’une cour, assez vaste quadrilatère formé par de hautes murailles blanches, percées çà et là de quelques fenêtres grillées.

À l’un des bouts de cette cour, on voyait une étroite porte guichetée; à l’autre bout, l’entrée du chauffoir, grande salle dallée au milieu de laquelle était un calorifère de fonte entouré de bancs de bois, où se tenaient paresseusement étendus plusieurs prisonniers devisant entre eux.

D’autres, préférant l’exercice au repos, se promenaient dans le préau, marchant en rangs pressés, par quatre ou cinq de front, se tenant par le bras.

Il faudrait posséder l’énergique et sombre pinceau de Salvator ou de Goya pour esquisser ces divers spécimens de laideur physique et morale, pour rendre dans sa hideuse fantaisie la variété de costumes de ces malheureux, couverts pour la plupart de vêtements misérables; car n’étant que prévenus, c’est-à-dire supposés innocents, ils ne revêtaient pas l’habit uniforme des maisons centrales: quelques-uns pourtant le portaient; car, à leur entrée en prison, leurs haillons avaient paru si sordides, si infects, qu’après le bain d’usage [18], on leur avait donné la casaque et le pantalon de gros drap gris des condamnés.

Un phrénologiste aurait attentivement observé ces figures hâves et tannées, aux fronts aplatis ou écrasés, aux regards cruels ou insidieux, à la bouche méchante ou stupide, à la nuque énorme; presque toutes offraient d’effrayantes ressemblances bestiales.

Sur les traits rusés de celui-là, on retrouvait la perfide subtilité du renard; chez celui-ci, la rapacité sanguinaire de l’oiseau de proie; chez cet autre, la férocité du tigre; ailleurs enfin, l’animale stupidité de la brute.

La marche circulaire de cette bande d’êtres silencieux, aux regards hardis et haineux, au rire insolent et cynique, se pressant les uns contre les autres, au fond de cette cour, espèce de puits carré, avait quelque chose d’étrangement sinistre…