On frémissait en songeant que cette horde féroce serait, dans un temps donné, de nouveau lâchée parmi ce monde auquel elle avait déclaré une guerre implacable.
Que de vengeances sanguinaires, que de projets meurtriers couvent toujours sous ces apparences de perversité railleuse et effrontée!!!
Esquissons quelques-unes des physionomies saillantes de la Fosse-aux -lions; laissons les autres sur le second plan.
Pendant qu’un gardien surveillait les promeneurs, une sorte de conciliabule se tenait dans le chauffoir.
Parmi les détenus qui y assistaient, nous retrouverons Barbillon et Nicolas Martial, dont nous parlerons seulement pour mémoire.
Celui qui paraissait, ainsi que cela se dit, présider et conduire la discussion, était un détenu surnommé le Squelette [19] dont on a plusieurs fois entendu prononcer le nom chez les Martial, à l’île du Ravageur.
Le Squelette était prévôt ou capitaine du chauffoir.
Cet homme, d’assez haute taille, de quarante ans environ, justifiait son lugubre surnom par une maigreur dont il est impossible de se faire une idée, et que nous appellerions presque ostéologique…
Si la physionomie des compagnons du Squelette offrait plus ou moins d’analogie avec celle du tigre, du vautour ou du renard, la forme de son front, fuyant en arrière, et de ses mâchoires osseuses, plates et allongées, supportées par un cou démesurément long, rappelait entièrement la conformation de la tête du serpent.
Une calvitie absolue augmentait encore cette hideuse ressemblance; car, sous la peau rugueuse de son front presque plan comme celui d’un reptile, on distinguait les moindres protubérances, les moindres sutures de son crâne; quant à son visage imberbe, qu’on s’imagine du vieux parchemin, immédiatement collé sur les os de la face, et seulement quelque peu tendu depuis la saillie de la pommette jusqu’à l’angle de la mâchoire inférieure, dont on voyait distinctement l’attache.
Les yeux, petits et louches, étaient si profondément encaissés, l’arcade sourcilière ainsi que la pommette étaient si proéminentes, qu’au-dessous du front jaunâtre où se jouait la lumière, on voyait deux orbites littéralement remplies d’ombre, et qu’à peu de distance les yeux semblaient disparaître au fond de ces deux cavités sombres, de ces deux trous noirs qui donnent un aspect si funèbre à une tête de squelette. Ses longues dents, dont les saillies alvéolaires se dessinaient parfaitement sous la peau tannée des mâchoires osseuses et aplaties, se découvraient presque incessamment par un rictus habituel.
Quoique les muscles corrodés de cet homme fussent presque réduits à l’état de tendons, il était d’une force extraordinaire. Les plus robustes résistaient difficilement à l’étreinte de ses longs bras, de ses longs doigts décharnés.
On eût dit la formidable étreinte d’un squelette de fer.
Il portait un bourgeron bleu beaucoup trop court, qui laissait voir, et il en tirait vanité, ses mains noueuses et la moitié de son avant-bras, ou plutôt deux os (le radius et le cubitus, qu’on nous pardonne cette anatomie), deux os enveloppés d’une peau rude et noirâtre, séparés entre eux par une profonde rainure où serpentaient quelques veines dures et sèches comme des cordes.
Lorsqu’il posait ses mains sur une table, il semblait, selon une assez juste métaphore de Pique-Vinaigre, y étaler un jeu d’osselets.
Le Squelette, après avoir passé quinze années de sa vie au bagne pour vol et tentative de meurtre, avait rompu son ban, et avait été pris en flagrant délit de vol et de meurtre.
Ce dernier assassinat avait été commis avec des circonstances d’une telle férocité que, vu la récidive, ce bandit se regardait d’avance et avec raison comme condamné à mort.
L’influence que le Squelette exerçait sur les autres détenus par sa force, par son énergie, par sa perversité, l’avait fait choisir, par le directeur de la prison, comme prévôt de dortoir, c’est-à-dire que le Squelette était chargé de la police de sa chambrée, en ce qui touchait l’ordre, l’arrangement et la propreté de la salle et des lits; il s’acquittait parfaitement de ces fonctions, et jamais les détenus n’auraient osé manquer aux soins et aux devoirs dont il avait la surveillance.
Chose étrange et significative…
Les directeurs de prisons les plus intelligents, après avoir essayé d’investir des fonctions dont nous parlons les détenus qui se recommandaient encore par quelque honnêteté, ou dont les crimes étaient moins graves, se sont vus forcés de renoncer à ce choix cependant logique et moral, et de chercher les prévôts parmi les prisonniers les plus corrompus, les plus redoutés, ceux-ci ayant seuls une action positive sur leurs compagnons.
Ainsi, répétons-le encore, plus un coupable montrera de cynisme et d’audace, plus il sera compté, et pour ainsi dire respecté.
Ce fait prouvé par l’expérience, sanctionné par les choix forcés dont nous parlons, n’est-il pas un argument irréfragable contre le vice de la réclusion en commun?
Ne démontre-t-il pas, jusqu’à une évidence absolue, l’intensité de la contagion qui atteint mortellement les prisonniers dont on pourrait encore espérer quelque chance de réhabilitation?
Oui, car à quoi bon songer au repentir, à l’amendement, lorsque dans ce pandémonium où l’on doit passer de longues années, sa vie peut-être, on voit l’influence se mesurer au nombre des forfaits?
Encore une fois, l’on ignore donc que le monde extérieur, que la société honnête n’existent plus pour le détenu?
Indifférent aux lois morales qui les régissent, il prend nécessairement les mœurs de ceux qui l’entourent; toutes les distinctions de la geôle étant réservées à la supériorité du crime, inévitablement il tendra toujours vers cette farouche aristocratie.
Revenons au Squelette, prévôt de chambrée, qui causait avec plusieurs prisonniers, parmi lesquels se trouvaient Barbillon et Nicolas Martial.
– Es-tu bien sûr de ce que tu dis là? demanda le Squelette à Martial…
– Oui, oui, cent fois oui; le père Micou le tient du Gros-Boiteux, qui a déjà voulu le tuer, ce gredin-là… parce qu’il a mangé [20] quelqu’un…
– Alors, qu’on lui dévore le nez et que ça finisse! ajouta Barbillon. Déjà tantôt le Squelette était pour qu’on lui donne une tournée rouge, à ce mouton de Germain.
Le prévôt ôta un moment sa pipe de sa bouche et dit d’une voix si basse, si crapuleusement enrouée qu’on l’entendait à peine:
– Germain faisait sa tête, il nous gênait, il nous espionnait, car moins l’on parle, plus on écoute; il fallait le forcer de filer de la Fosse-aux -lions… Une fois que nous l’aurions fait saigner… on l’aurait ôté d’ici…
– Eh bien! alors…, dit Nicolas, qu’est-ce qu’il y a de changé?
– Il y a de changé, reprit le Squelette, que s’il a mangé, comme le dit le Gros-Boiteux, il n’en sera pas quitte pour saigner…
– À la bonne heure, dit Barbillon.
– Il faut un exemple…, dit le Squelette en s’animant peu à peu. Maintenant ce n’est plus la rousse [21] qui nous découvre, ce sont les mangeurs [22]. Jacques et Gauthier, qu’on a guillotinés l’autre jour… mangés… Roussillon, qu’on a envoyé aux galères à perte de vue [23]… mangé…