– Et moi donc? Et ma mère? Et Calebasse?… Et mon frère de Toulon? s’écria Nicolas. Est-ce que nous n’avons pas tous été mangés par Bras-Rouge? C’est sûr maintenant, puisqu’au lieu de l’écrouer ici on l’a envoyé à la Roquette! On n’a pas osé le mettre avec nous… il sentait donc son tort… le gueux…
– Et moi, dit Barbillon, est-ce que Bras-Rouge n’a pas aussi mangé sur moi?
– Et sur moi donc? dit un jeune prisonnier d’une voix grêle, en grasseyant d’une manière affectée, j’ai été coqué [24] par Jobert, un homme qui m’avait proposé une affaire dans la rue Saint-Martin.
Ce dernier personnage, à la voix flûtée, à la figure pâle, grasse et efféminée, au regard insidieux et lâche, était vêtu d’une façon singulière; il avait pour coiffure un foulard rouge qui laissait voir deux mèches de cheveux blonds collées sur les tempes; les deux bouts du mouchoir formaient une rosette bouffante au-dessus de son front; il portait pour cravate un châle de mérinos blanc à palmettes vertes, qui se croisait sur sa poitrine; sa veste de drap marron disparaissait sous l’étroite ceinture d’un ample pantalon en étoffe écossaise à larges carreaux de couleurs variées.
– Si ce n’est pas une indignité!… Faut-il qu’un homme soit gredin!… reprit ce personnage d’une voix mignarde. Pour rien au monde, je ne me serais méfié de Jobert.
– Je le sais bien qu’il t’a dénoncé, Javotte, répondit le Squelette, qui semblait protéger particulièrement ce prisonnier; à preuve qu’on a fait pour ce mangeur ce qu’on a fait pour Bras-Rouge… on n’a pas non plus osé laisser Jobert ici… on l’a mis au clou à la Conciergerie… Eh bien! il faut que ça finisse… il faut un exemple… les faux frères font la besogne de la police… ils se croient sûrs de leur peau parce qu’on les met dans une autre prison… que ceux qu’ils ont mangés…
– C’est vrai!…
– Pour empêcher ça, il faut que les prisonniers regardent tout mangeur comme un ennemi à mort; qu’il ait mangé sur Pierre ou sur Jacques, ici ou ailleurs, ça ne fait rien, qu’on tombe sur lui. Quand on en aura refroidi quatre ou cinq dans les préaux… les autres tourneront leur langue deux fois avant de coquer la pègre [25].
– T’as raison, Squelette, dit Nicolas; alors il faut que Germain y passe…
– Il y passera, reprit le prévôt. Mais attendons que le Gros-Boiteux soit arrivé… Quand, pour l’exemple, il aura prouvé à tout le monde que Germain est un mangeur, tout sera dit… le mouton ne bêlera plus, on lui supprimera la respiration…
– Et comment faire avec les gardiens qui nous surveillent? demanda le détenu que le Squelette appelait Javotte.
– J’ai mon idée… Pique-Vinaigre nous servira.
– Lui? Il est trop poltron.
– Et pas plus fort qu’une puce.
– Suffit, je m’entends; où est-il?
– Il était revenu du parloir, mais on vient de venir le demander pour aller jaspiner avec son rat de prison [26].
– Et Germain, il est toujours au parloir?
– Oui, avec cette petite fille qui vient le voir.
– Dès qu’il descendra, attention! Mais il faudra attendre Pique-Vinaigre, nous ne pouvons rien faire sans lui.
– Sans Pique-Vinaigre?
– Non…
– Et on refroidira Germain?
– Je m’en charge.
– Mais avec quoi, on nous ôte nos couteaux.
– Et ces tenailles-là, y mettrais-tu ton cou? demanda le Squelette en ouvrant ses longs doigts décharnés et durs comme du fer.
– Tu l’étoufferas?
– Un peu.
– Mais si on sait que c’est toi?
– Après? Est-ce que je suis un veau à deux têtes, comme ceux qu’on montre à la foire?
– C’est vrai… On n’est raccourci qu’une fois, et puisque tu es sûr de l’être…
– Archisûr; le rat de prison me l’a dit encore hier… J’ai été pris la main dans le sac et le couteau dans la gorge du pante [27]. Je suis cheval de retour [28], c’est toisé… J’enverrai ma tête voir, dans le panier de Charlot, si c’est vrai qu’il filoute les condamnés et qu’il met de la sciure de bois dans son mannequin, au lieu de son que le gouvernement nous accorde…
– C’est vrai… le guillotiné a droit à du son… Mon père a été volé aussi… j’en rappelle!!! dit Nicolas Martial avec un ricanement féroce.
Cette abominable plaisanterie fit rire les détenus aux éclats.
Ceci est effrayant… mais, loin d’exagérer, nous affaiblissons l’horreur de ces entretiens si communs en prison.
Il faut pourtant bien, nous le répétons, que l’on ait une idée, et encore affaiblie, de ce qui se dit, de ce qui se fait dans ces effroyables écoles de perdition, de cynisme, de vol et de meurtre.
Il faut que l’on sache avec quel audacieux dédain presque tous les grands criminels parlent des plus terribles châtiments dont la société puisse les frapper.
Alors peut-être on comprendra l’urgence de substituer à ces peines impuissantes, à ces réclusions contagieuses, la seule punition, nous allons le démontrer, qui puisse terrifier les scélérats les plus déterminés.
Les détenus du chauffoir s’étaient donc pris à rire aux éclats.
– Mille tonnerres! s’écria le Squelette, je voudrais bien qu’ils nous voient blaguer, ce tas de curieux [29] qui croient nous faire bouder devant leur guillotine… Ils n’ont qu’à venir à la barrière Saint-Jacques le jour de ma représentation à bénéfice; ils m’entendront faire la nique à la foule, et dire à Charlot d’une voix crâne: «Père Samson, cordon, s’il vous plaît [30]!»
Nouveaux rires…
– Le fait est que la chose dure le temps d’avaler une chique… Charlot tire le cordon…
– Et il vous ouvre la porte du boulanger [31], dit le Squelette en continuant de fumer sa pipe.
– Ah! bah!… est-ce qu’il y a un boulanger?
– Imbécile! je dis ça par farce… Il y a un couperet, une tête qu’on met dessous… et voilà.