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– Moi, maintenant que je sais mon chemin et que je dois m’arrêter à l’Abbaye de Monte-à-Regret [32], j’aimerais autant partir aujourd’hui que demain, dit le Squelette avec une exaltation sauvage, je voudrais déjà y être… le sang m’en vient à la bouche… quand je pense à la foule qui sera là pour me voir… Ils seront bien quatre ou cinq mille qui se bousculeront, qui se battront pour être bien placés; on louera des fenêtres et des chaises comme pour un cortège. Je les entends déjà crier: «Place à louer!… Place à louer!…» et puis il y aura de la troupe, cavalerie et infanterie, tout le tremblement à la voile… et tout ça pour moi, pour le Squelette… c’est pas pour un pante qu’on se dérangerait comme ça… hein!… les amis?… Voilà de quoi monter un homme… Quand il serait lâche comme Pique-Vinaigre, il y a de quoi vous faire marcher en déterminé… Tous ces yeux qui vous regardent vous mettent le feu au ventre… et puis… c’est un moment à passer… on meurt en crâne… ça vexe les juges et les pantes, et ça encourage la pègre à blaguer la camarde.

– C’est vrai, reprit Barbillon, afin d’imiter l’effroyable forfanterie du Squelette, on croit nous faire peur et avoir tout dit quand on envoie Charlot monter sa boutique à notre profit.

– Ah bah! dit à son tour Nicolas, on s’en moque pas mal… de la boutique à Charlot! C’est comme de la prison ou du bagne, on s’en moque aussi: pourvu qu’on soit tous amis ensemble, vive la joie à mort!

– Par exemple, dit le prisonnier à la voix mignarde, ce qu’il y aurait de sciant, ce serait qu’on nous mette en cellule jour et nuit; on dit qu’on en viendra là.

– En cellule! s’écria le Squelette avec une sorte d’effroi courroucé. Ne parle pas de ça… En cellule!… tout seul!… Tiens, tais-toi, j’aimerais mieux qu’on me coupe les bras et les jambes… Tout seul!… entre quatre murs!… Tout seul… sans avoir des vieux de la pègre avec qui rire!… Ça ne se peut pas! Je préfère cent fois le bagne à la centrale, parce qu’au bagne, au lieu d’être renfermé on est dehors, on voit du monde, on va, on vient, on gaudriole avec la chiourme… Eh bien! j’aimerais cent fois mieux être raccourci que d’être mis en cellule pendant seulement un an… Oui, ainsi, à l’heure qu’il est, je suis sûr d’être fauché, n’est-ce pas? eh bien! on me dirait: «Aimes-tu mieux un an de cellule?…» je tendrais le cou… Un an tout seul!… Mais est-ce que c’est possible?… À quoi veulent-ils donc que l’on pense quand est tout seul?…

– Si l’on t’y mettait de force, en cellule?

– Je n’y resterais pas… je ferais tant des pieds et des mains que je m’évaderais, dit le Squelette.

– Mais si tu ne pouvais pas… si tu étais sûr de ne pas te sauver?

– Alors je tuerais le premier venu pour être guillotiné.

– Mais si au lieu de condamner les escarpes [33] à mort… on les condamnait à être en cellule pendant toute leur vie!…

Le Squelette parut frappé de cette réflexion.

Après un moment de silence, il reprit:

– Alors je ne sais pas ce que je ferais… je me briserais la tête contre les murs… Je me laisserais crever de faim plutôt que d’être en cellule… Comment! tout seul… toute ma vie seul… avec moi? Sans l’espoir de me sauver? Je vous dis que ce n’est pas possible… Tenez, il n’y en a pas de plus crâne que moi, je saignerais un homme pour six blancs… et même pour rien… pour l’honneur… On croit que je n’ai assassiné que deux personnes… mais si les morts parlaient, il y a cinq refroidis qui pourraient dire comment je travaille.

Le brigand se vantait.

Ces forfanteries sanguinaires sont encore un des traits les plus caractéristiques des scélérats endurcis.

Un directeur de prison nous disait:

«Si les prétendus meurtres dont ces malheureux se glorifient étaient réels, la population serait décimée.»

– C’est comme moi…, reprit Barbillon pour se vanter à son tour, on croit que je n’ai escarpé que le mari de la laitière de la Cité… mais j’en ai servi bien d’autres avec le grand Robert, qui a été fauché l’an passé.

– C’était donc pour vous dire, reprit le Squelette, que je ne crains ni feu ni diable… eh bien!… si j’étais en cellule… et bien sûr de ne pouvoir jamais me sauver… tonnerre!… je crois que j’aurais peur…

– De quoi? demanda Nicolas.

– D’être tout seul…, répondit le prévôt.

– Ainsi, si tu avais à recommencer tes jours de pègre et d’escarpe, et si, au lieu de centrales, de bagnes et de guillotine… il n’y avait que des cellules, tu bouderais devant le mal?

– Ma foi… oui… peut-être… (historique), répondit le Squelette.

Et il disait vrai.

On ne peut s’imaginer l’indicible terreur qu’inspire à de pareils bandits la seule pensée de l’isolement absolu…

Cette terreur n’est-elle pas encore un plaidoyer éloquent en faveur de cette pénalité?

Ce n’est pas tout: la condamnation à l’isolement, si redoutée par les scélérats, amènera peut-être forcément l’abolition de la peine de mort.

Voici comment.

La génération criminelle qui à cette heure peuple les prisons et les bagnes regardera l’application du système cellulaire comme un supplice intolérable.

Habitués à la perverse animation de l’emprisonnement en commun, dont nous venons de tâcher d’esquisser quelques traits affaiblis, car, nous le répétons, il nous faut reculer devant des monstruosités de toutes sortes; ces hommes, disons-nous, se voyant menacés, en cas de récidive, d’être séquestrés du monde infâme où ils expiaient si allègrement leurs crimes et d’être mis en cellule seul à seul avec les souvenirs du passé… ces hommes se révolteront à l’idée de cette punition effrayante.

Beaucoup préféreront la mort.

Et, pour encourir la peine capitale, ne reculeront pas devant l’assassinat… car, chose étrange, sur dix criminels qui voudront se débarrasser de la vie, il y en a neuf qui tueront… pour être tués… et un seul qui se suicidera.

Alors, sans doute, nous le répétons, le suprême vestige d’une législation barbare disparaîtra de nos codes…

Afin d’ôter aux meurtriers ce dernier refuge qu’ils croient trouver dans le néant, on abolira forcément la peine de mort.

Mais l’isolement cellulaire à perpétuité offrira-t-il une réparation, une punition assez formidable pour quelques grands crimes, tels que le parricide entre autres?

L’on s’évade de la prison la mieux gardée, ou du moins on espère s’évader; il ne faut laisser aux criminels dont nous parlons ni cette possibilité ni cette espérance.

Aussi la peine de mort, qui n’a d’autre fin que celle de débarrasser la société d’un être nuisible… la peine de mort, qui donne rarement aux condamnés le temps de se repentir, et jamais celui de se réhabiliter par l’expiation… la peine de mort, que ceux-là subissent inanimés, presque sans connaissance, et que ceux-ci bravent avec un épouvantable cynisme, la peine de mort sera peut-être remplacée par un châtiment terrible, mais qui donnera au condamné le temps du repentir… de l’expiation, et qui ne retranchera pas violemment de ce monde une créature de Dieu…