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L’aveuglement [34] mettra le meurtrier dans l’impossibilité de s’évader et de nuire désormais à personne…

La peine de mort sera donc en ceci, son seul but, efficacement remplacée.

Car la société ne tue pas au nom de la loi du talion.

Elle ne tue pas pour faire souffrir, puisqu’elle a choisi celui de tous les supplices qu’elle croit le moins douloureux [35].

Elle tue au nom de sa propre sûreté…

Or, que peut-elle craindre d’un aveugle emprisonné?

Enfin cet isolement perpétuel, adouci par les charitables entretiens de personnes honnêtes et pieuses qui se voueraient à cette secourable mission, permettrait au meurtrier de racheter son âme par de longues années de remords et de contrition.

Un grand tumulte et de bruyantes exclamations de joie, poussées par les détenus qui se promenaient dans le préau, interrompirent le conciliabule présidé par le Squelette.

Nicolas se leva précipitamment et s’avança sur le pas de la porte du chauffoir, afin de connaître la cause de ce bruit inaccoutumé.

– C’est le Gros-Boiteux! s’écria Nicolas en rentrant.

– Le Gros-Boiteux! s’écria le prévôt, et Germain est-il descendu du parloir?

– Pas encore, dit Barbillon.

– Qu’il se dépêche donc, dit le Squelette, que je lui donne un bon pour une bière neuve.

VII Complot

Le Gros-Boiteux, dont l’arrivée était accueillie par les détenus de la Fosse-aux -lions avec une joie bruyante et dont la dénonciation pouvait être si funeste à Germain, était un homme de taille moyenne; malgré son embonpoint et son infirmité, il semblait agile et vigoureux.

Sa physionomie bestiale, comme la plupart de celles de ses compagnons, se rapprochait beaucoup du type du bouledogue; son front déprimé, ses petits yeux fauves, ses joues retombantes, ses lourdes mâchoires, dont l’inférieure, très-saillante, était armée de longues dents, ou plutôt de crocs ébréchés qui çà et là débordaient les lèvres, rendaient cette ressemblance animale plus frappante encore; il avait pour coiffure un bonnet de loutre et portait par-dessus ses habits un manteau bleu à collet fourré.

Le Gros-Boiteux était entré dans la prison accompagné d’un homme de trente ans environ, dont la figure brune et hâlée paraissait moins dégradée que celle des autres détenus, quoiqu’il affectât de paraître aussi résolu que son compagnon; quelquefois son visage s’assombrissait et il souriait amèrement…

Le Gros-Boiteux se retrouvait, comme on dit vulgairement, en pays de connaissance. Il pouvait à peine répondre aux félicitations et aux paroles de bienvenue qu’on lui adressait de toutes parts.

– Te voilà donc enfin, gros réjoui… Tant mieux, nous allons rire.

– Tu nous manquais…

– Tu as bien tardé…

– J’ai pourtant fait tout ce qu’il fallait pour revenir voir les amis… c’est pas ma faute si la rousse n’a pas voulu de moi plus tôt.

– Comme de juste, mon vieux, on ne vient pas se mettre au clou soi-même; mais une fois qu’on y est… ça se tire et faut gaudrioler.

– Tu as de la chance, Pique-Vinaigre est ici.

– Lui aussi? Un ancien de Melun! Fameux!… Fameux! Il nous aidera à passer le temps avec ses histoires, et les pratiques ne lui manqueront pas, car je vous annonce des recrues.

– Qui donc?…

– Tout à l’heure au greffe… pendant qu’on m’écrouait, on a encore amené deux cadets… Il y en a un que je ne connais pas… mais l’autre, qui a un bonnet de coton bleu et une blouse grise, m’est resté dans l’œil… j’ai vu cette boule-là quelque part… Il me semble que c’est chez l’ogresse du Lapin-Blanc… un fort homme…

– Dis donc, Gros-Boiteux… te rappelles-tu à Melun… que j’avais parié avec toi qu’avant un an tu serais repincé?

– C’est vrai, tu as gagné; car j’avais plus de chances pour être cheval de retour que pour être couronné rosière; mais toi… qu’as-tu fait?

– J’ai grinchi à l’américaine.

– Ah! bon, toujours du même tonneau?…

– Toujours… Je vas mon petit bonhomme de chemin. Ce tour est commun… mais les sinves aussi sont communs, et sans une ânerie de mon collègue je ne serais pas ici… C’est égal, la leçon me profitera. Quand je recommencerai, je prendrai mes précautions… J’ai mon plan…

– Tiens, voilà Cardillac, dit le Boiteux en voyant venir à lui un petit homme misérablement vêtu, à mine basse, méchante et rusée qui tenait du renard et du loup. Bonjour, vieux…

– Allons donc, traînard, répondit gaiement au Gros-Boiteux le détenu surnommé Cardillac; on disait tous les jours: «Il viendra, il ne viendra pas…» Monsieur fait comme les jolies femmes, il faut qu’on le désire…

– Mais oui, mais oui.

– Ah çà! reprit Cardillac, est-ce pour quelque chose d’un peu corsé que tu es ici?

– Ma foi, mon cher, je me suis passé l’effraction. Avant, j’avais fait de très-bons coups; mais le dernier a raté… une affaire superbe… qui d’ailleurs reste encore à faire… malheureusement, nous deux Frank, que voilà, nous avons marché dessus [36].

Et le Gros-Boiteux montra son compagnon, sur lequel tous les yeux se tournèrent.

– Tiens, c’est vrai, voilà Frank! dit Cardillac; je ne l’aurais pas reconnu à cause de sa barbe… Comment! c’est toi! je te croyais au moins maire de ton endroit à l’heure qu’il est… Tu voulais faire l’honnête?…

– J’étais bête et j’en ai été puni, dit brusquement Frank; mais à tout péché miséricorde… c’est bon une fois… me voilà maintenant de la pègre jusqu’à ce que je crève; gare à ma sortie!

– À la bonne heure, c’est parler.

– Mais qu’est-ce donc qu’il t’est arrivé, Frank?

– Ce qui arrive à tout libéré assez colas pour vouloir, comme tu dis, faire l’honnête… Le sort est si juste!… En sortant de Melun, j’avais une masse de neuf cents et tant de francs…

– C’est vrai, dit le Gros-Boiteux, tous ses malheurs viennent de ce qu’il a gardé sa masse au lieu de la fricoter en sortant de prison. Vous allez voir à quoi mène le repentir… et si on fait seulement ses frais.

– On m’a envoyé en surveillance à Étampes, reprit Frank… Serrurier de mon état, j’ai été chez un maître de mon métier; je lui ai dit: «Je suis libéré, je sais qu’on n’aime pas à les employer, mais voilà les neuf cents francs de ma masse, donnez-moi de l’ouvrage: mon argent ça sera votre garantie; je veux travailler et être honnête.»

– Parole d’honneur, il n’y a que ce Frank pour avoir des idées pareilles.

– Il a toujours eu un petit coup de marteau.

– Ah!… comme serrurier!

– Farceur…

– Et vous allez voir comme ça lui a réussi.

– Je propose donc ma masse en garantie au maître serrurier pour qu’il me donne de l’ouvrage.