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Les policiers de la Toyota se dirigèrent vers Malko.

* * *

Des barrières isolaient la zone de l’explosion, gardée par des policiers en uniforme. D’autres, traînant des sacs en plastique, ramassaient les débris épars des deux corps, répandus dans Hibaya Park. La fleuriste installée en face de l’Imperial avait trouvé une main avec son poignet au milieu de ses plantes vertes et ameuté le quartier… Chris Jones et Milton Brabeck, honteux d’avoir raté ces charmantes péripéties, boudaient…

— C’est pas possible qu’on ne puisse pas retrouver ces dingues, gronda Chris.

— Il n’y a que vingt-cinq millions d’habitants dans l’agglomération Tokyo-Yokohama, remarqua suavement Malko. En commençant à les trier tout de suite, vous aurez peut-être fini pour le dîner…

Il aperçut les bajoues et les grosses lunettes de Tom Otaku, le chef du Kohan, qui venait vers lui. Le Japonais lui secoua la main comme s’il voulait la détacher. Aussi chaleureusement que dans un cocktail. Mais ses petits yeux malins noyés de graisse étaient graves.

— Nous avons trouvé huit cartouches de dynamite dans les toilettes du premier étage, annonça-t-il. Cette fille voulait faire sauter l’hôtel…

Malko n’en revenait pas. Non seulement Hiroko ne se terrait pas, mais elle était passée à l’attaque.

— Mais elle ne pensait pas que l’explosion de ma chambre allait alerter tout l’hôtel ? objecta-t-il.

Tom Otaku eut un rire joyeux.

— Elle avait oublié que vous n’êtes pas Japonais, Malko-san. Dans notre pays, lorsqu’on reçoit un cadeau, on ne l’ouvre jamais tout de suite. C’est très mal élevé. Cette terroriste pensait avoir une heure devant elle.

Malko bénit sa mauvaise éducation. Les policiers aux sacs en plastique revenaient. Avec ce qu’ils ramenaient, on aurait du mal à identifier les corps.

Tom Otaku le prit par le bras et dit à voix basse :

— On m’a dit que vous aviez un pistolet automatique, lorsque vous poursuiviez cette fille, est-ce exact ?

— C’est exact, reconnut Malko.

Le Japonais secoua ses bajoues avec un petit bruit gélatineux…

— Malko-san, ici, au Japon, nous sommes très conservateurs. Je vous demanderais de ne plus sortir avec votre arme. Ce n’est qu’en raison des excellentes relations que nous entretenons avec Borzoï-san que je ne vous la confisque pas.

— Et si on essaie encore de me tuer ? protesta Malko.

Otaku eut l’air choqué.

— Nous allons arrêter ces terroristes, affirma-t-il. En attendant, je vais faire renforcer la surveillance autour de vous et à l’hôtel.

Malko préféra ne pas polémiquer. Et prendre congé, après une poignée de main qui lui broya quelques phalanges.

— On s’en va dans une demi-heure, annonça Chris Jones.

Presque triste. Avec ces nouveaux développements, il commençait à aimer le Japon.

— Vous embrasserez David Wise de ma part, dit Malko. Si vous voulez faire le plein de kimonos, je vous conseille les arcades souterraines de l’hôtel.

Pour aller voir Max Sharon, il préférait être seul.

* * *

Une courte pipe serrée énergiquement entre ses dents gâtées, ses yeux vifs sans arrêt en mouvement, ponctuant le récit de Malko de petits signes de tête, projetant le cou en avant, Max Sharon se montrait d’une politesse exquise. Malko avait eu un peu de mal à trouver son bureau dans un immeuble ancien qui se dressait à côté des lignes de chemin de fer en surélévation cernant Ginza. Deux pièces encombrées de vieux magazines, de livres, de papiers. Chaque fois qu’un train passait, son grondement couvrait le bruit de la conversation. Dans un coin, un Japonais en col roulé calligraphiait sagement des légendes de photos. Max Sharon ressemblait à une fouine qui aurait fauté avec un samouraï. Après vingt ans de Japon, il avait adopté les mimiques, les attitudes, la façon de parler saccadée des Nippons, et même sa peau avait une transparence jaunâtre. De petite taille, il avait des gestes vifs, nerveux, et ses yeux souriaient perpétuellement.

— Voilà, conclut Malko, Al Borzoï m’a dit que vous seriez de bon conseil…

Max Sharon tira sur sa pipe rapidement.

— Le Sekigun, fit-il rêveusement. C’est parti de Kyoto… J’en ai connu plusieurs. Parce que je m’occupe un peu de cinéma… Ils étaient soutenus par des gens de cinéma, n’est-ce pas. (Il eut un rire aigrelet.) Des gens connus. À un moment, ils faisaient même la collecte ouvertement dans Ginza, pour leurs membres emprisonnés…

— Mais qu’est-ce qu’ils veulent ?

— Ah ! ça…

Très excité, Max Sharon se leva et alla se planter à la fenêtre, contemplant l’horrible immeuble noir de l’Asahi Shinbun, de l’autre côté des voies de chemin de fer. Puis il se retourna vers Malko, très didactique :

— Mon cher, avez-vous entendu parler de la doctrine du Sokkatsu ?

Malko dut confesser qu’il était ignare sur ce sujet.

— Bien, fit Sharon. Dans ce cas, vous ne pouvez rien comprendre au Sekigun… Le Sokkatsu est une sorte de nihilisme qui a été mal assimilé par ces jeunes. Un mélange de tendances suicidaires et de goût de la violence.

De nouveau, il tira sur sa pipe. À l’éclat de ses yeux, Malko se dit qu’il en savait certainement beaucoup sur le Sekigun. La C.I.A. avait peut-être nourri une vipère dans son sein.

— Bon, allons déjeuner, fit-il de sa manière abrupte.

Il poussa littéralement Malko hors du bureau, se cassa en deux dans le couloir devant un Japonais qui lui rendit sa courbette.

— Je vous invite, proposa Malko. Allons chez Maxim’s.

— Ah, non ! fit Sharon ! C’est trop triste. Ils l’ont mis au troisième sous-sol. On a l’impression d’être dans un sous-marin… Je connais un meilleur endroit.

Ils partirent à travers les petites rues animées de Ginza, se frayant un chemin dans la foule grouillante et disciplinée. À chaque carrefour, des haut-parleurs clamaient des ordres aux piétons, dès que les feux passaient au rouge. On traversait même en diagonale.

Devant chaque restaurant, une vitrine offrait la reproduction exacte de tous les plats du menu, en couleur et grandeur naturelle, avec les prix. On ne pouvait avoir de surprise que sur le goût… Max Sharon poussa Malko dans un escalier, et il aperçut avec stupéfaction une plaque annonçant : PAUL BOCUSE.

* * *

Max Sharon avait un appétit de Japonais. C’est-à-dire de vautour. Après un koulibiak de saumon, il avait avalé une pintade aux choux, bu une bouteille entière de Château-Margaux 1970 qui valait son poids d’or, et commençait à attaquer les fromages… Il parlait sans arrêt, débitant des histoires plus passionnantes les unes que les autres. Inlassablement, Malko tentait de le ramener au Sekigun, mais le journaliste-barbouze repartait aussitôt sur la pollution. Malko commençait à se décourager quand Sharon se pencha par-dessus la table, la bouche encore pleine de brie.

— Bon, fit-il à sa façon abrupte, vous voulez quelqu’un qui vous aide à retrouver cette Hiroko ?

— Tout juste, dit Malko.

— Moi, je ne veux pas m’en mêler, mais j’ai un ami qui pourra peut-être vous donner un sérieux coup de main. Ono Kawashi, le président du syndicat des racketteurs…

— Il y a un syndicat des racketteurs à Tokyo ?

De quoi rendre jalouse la Mafia… Sharon agita sa pipe, avec amusement.

— Le terme n’est pas tout à fait bien traduit, mais cela revient au même. Ce sont des gens immensément riches et puissants. J’ai connu Kawashi il y a très longtemps, quand il n’était qu’un tout petit yakusa[10]. Il m’aime bien. Justement, il vient de sortir de prison et il est passé me voir. Pour me remercier parce que je lui avais rendu visite. S’il y a des histoires de faux passeports ou d’armes, il pourra sûrement vous aider… Mais il faut le motiver.

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10

Vaurien.