Il se décida d’un coup.
Son pouce ridé, tordu, noueux, encore plein du sucre de la fève, appuya sur une sonnette posée sur son bureau, reliée à son secrétaire.
Trente secondes plus tard, la porte s’ouvrit sur un Japonais prodigieusement laid, avec une abondante chevelure noire et graisseuse, des lunettes cerclées de fer comme les comptables d’autrefois, d’énormes lèvres molles et caoutchouteuses saillant entre des bajoues, des petits yeux enfoncés. Il était serré dans un costume très ajusté, avec un gilet boutonné et des chaussures impeccablement cirées. À peine plus grand que son patron, mais infiniment plus redoutable, Masayuki Yamato était ceinture noire 3e dan de karaté. Son corps replet et son apparence benoîte dissimulaient une véritable machine à tuer… Il s’inclina profondément devant M. Kawashi, murmurant une formule où il était question de « Dix Mille Années de Bonheur au Maître Génial qui illuminait sa vie ». Ono Kawashi balaya les dernières miettes de la fève et le compliment d’un geste sec.
— Tais-toi, Yakusa[11].
C’était le surnom affectueux qu’il donnait toujours à Yamato, pourtant dévoué corps et âme. Il lui fit lire le document. Yamato le parcourut rapidement, attendant la décision de son vieux maître.
— Je vais recevoir cet honorable étranger, Kawashi-san, proposa-t-il.
Kawashi passa un index déformé sur la loupe de son crâne.
— Non.
Yamato fit la moue :
— Vous désirez que je l’éconduise, Kawashi-san ?
Kawashi avait appris un anglais assez efficace en traînant sur les quais avec les déserteurs U.S., dix ans plus tôt.
— Non, fit sèchement Kawaski. Je veux que tu organises un dîner hors de ma maison pour le recevoir.
Yamato se permit un petit « ah so !» de surprise. C’était tellement énorme et incongru ! M. Kawashi sortait très peu et jamais avec des étrangers.
— Je tiens à honorer Max-san, dit-il. Il a toujours été un ami fidèle. Fais comme je te dis. Tu viendras aussi puisque je ne parle pas cette langue.
Yamato recula à petits pas, en s’inclinant plusieurs fois jusqu’à la porte. Se disant que la vraie raison du soudain désir de sortie de M. Kawashi s’appelait probablement Koko. La troisième femme de son patron s’ennuyait à mourir au milieu des bouddhas, se plaignant amèrement de ne pouvoir utiliser les robes somptueuses que son mari lui laissait aller acheter sous bonne garde chez les couturiers français de Tokyo. Ancienne taxi-girl, la vie nocturne lui manquait. À part ses jambes arquées, toujours dissimulées par des bottes ou un pantalon, elle était superbe. Patiemment, elle comptait les années qui la séparaient de la liberté… Se bourrant de tranquillisants pour arriver à supporter sa continence. Elle en arrivait parfois à regarder Yamato avec concupiscence…
Celui-ci s’installa dans son propre bureau, minuscule comme il se devait, afin de bien montrer l’abîme qui le séparait de son maître, et composa un numéro de téléphone.
— C’est un honneur inouï, exulta Al Borzoï. Je connais ce vieux filou de réputation, il n’est pas facile. En plus, les Japonais font, d’habitude, recevoir leurs invités étrangers par leur secrétaire.
Le bureau du chef de poste de la C.I.A. était toujours aussi vide. Malko se demandait où l’Américain travaillait… Le coup de fil de Max Sharon l’avait réveillé en sursaut à dix heures : le décalage horaire. Il avait été extrêmement laconique, précisant à Malko qu’il se chargeait de faire la leçon à Kuniko et qu’elle viendrait chercher Malko à son hôtel à six heurès et demie. On dînait tôt au Japon. Malko lui avait donné le numéro de la taxi-girl, un peu étonné, mais reconnaissant… C’était le premier pas minuscule qu’il faisait en direction d’une piste.
En dépit des assurances de Tom Otaku, Hiroko et ses complices couraient toujours. On n’avait pas retrouvé de la jeune terroriste de l’Imperial de quoi remplir une boîte à chaussures. Ce qui rendait l’identification malaisée.
L’aide de Kawashi, si elle se matérialisait, risquait d’être précieuse. Malko regarda, dégoûté, le ciel de nouveau chargé de nuages… Maintenant, l’ambassade U.S. était mieux gardée que Fort Knox.
— Chris Jones et Milton Brabeck auraient peut-être dû rester, remarqua-t-il. Du train où vont les choses…
Al Borzoï tira sur son bec-de-lièvre. Ennuyé.
— C’était pas possible, affirma-t-il. J’ai reçu une note du ministère de l’intérieur japonais.
Malko se leva :
— J’espère que vous ne recevrez pas une notice nécrologique… La mienne. À mon point de vue, ce serait tout aussi fâcheux. Et que M. Kawashi a envie de m’offrir plus qu’un dîner.
Le portier de l’Imperial plongea dans une courbette à fendre le trottoir, tandis que Malko s’installait à côté de Kuniko, éblouissante dans un ensemble de lamé argent, dont le pantalon semblait avoir été moulé sur elle. Il se demanda comment elle pouvait arriver à conduire avec des ongles de cette longueur… La Mercedes 450 SL s’écarta du trottoir dans un vrombissement de bon aloi, sous l’oeil admiratif du portier. Un homme capable de se payer une femelle de ce prix ne pouvait être à ses yeux qu’un honorable gentleman… La plupart des Japonais avaient remplacé le Shintoïsme par le culte du Yen.
— Où allons-nous ? demanda Malko.
Ils avaient tourné à droite et filaient vers le nord, le long du Palais Impérial, au milieu d’une circulation démentielle.
— À Asakusa, dit Kuniko. Dans un très vieux restaurant. (Elle jeta un coup d’oeil à Malko : admiratif.) Je ne savais pas que vous connaissiez bien Kawashi-san, ronronna-t-elle.
— C’est la première fois que je vais le voir, avoua Malko, je ne sais même pas à quoi il ressemble !
Kuniko faillit en perdre ses faux-cils.
— Pourquoi vous a-t-il fait le très grand honneur de vous inviter ? demanda-t-elle.
Totalement stupéfiée. Figée d’admiration.
Malko s’était déjà aperçu que le Japon était extraordinairement structuré. Les gens passaient leur vie à brandir des cartes de visite. Pour savoir à qui ils avaient affaire, si la société pour laquelle ils travaillaient était plus ou moins importante que la leur, si leur interlocuteur avait un rang plus ou moins élevé… Chacun avait sa place. Au millimètre. Malko dérangeait cela. Un homme qui n’avait jamais vu Kawashi et, cependant, était invité par lui, n’avait pas sa place dans l’organigramme.
Elle posa la longue main effilée sur la cuisse de Malko et dit d’une voix veloutée :
— Malko-san, je suis si fière d’être avec vous.
Ses ongles griffaient légèrement l’alpaga du costume noir.