Instantanément, Malko sentit la sueur dégouliner sur sa peau. Mademoiselle Paix Jaillissante sourit.
— O.K. ?
Son anglais s’arrêtait là. Malko l’assura qu’il n’était pas encore cuit. Il se demandait quelle serait la prochaine volupté, offerte par le bon M. Kawashi. Au titre de la coopération C.I.A.-Racketteurs.
Hiroko tournait depuis une demi-heure autour de Utamaro, cherchant une idée. Impossible d’entrer en force. Trois hommes de Kawashi, dont le géant en kimono noir, surveillaient l’entrée. Ils n’étaient peut-être pas armés, mais sûrement experts au couteau et en karaté.
Il n’y avait presque pas de piétons dans les rues, le quartier ne comptant guère que des entrepôts. De temps en temps, une « masseuse » de l’Utamaro courait en kimono jusqu’au coin de la rue boire une bière dans un bar minuscule. C’était la seule animation.
Hiroko cracha dans l’obscurité. Révoltée. Elle mourait d’envie de jeter ses grenades dans le petit hall, pour faire griller ces putains et ces porcs.
Finalement, elle rentra précipitamment dans l’ombre. Trois hommes sortaient et montaient dans une Mercedes. Il fallait qu’elle agisse vite. Si son hyperthyroïdie ne l’avait pas protégée du froid, elle aurait été frigorifiée. La crosse du Beretta, au fond de sa poche, pesait agréablement. Comme le poids des deux grenades dans l’autre poche. Elle s’éloigna dans l’obscurité, cherchant à résoudre son problème. Il y avait sûrement une solution. Distraite, elle se heurta à une fille qui courait, enveloppée frileusement dans un kimono.
Une des masseuses de l’Utamaro. Elle s’excusa de plusieurs courbettes. Hiroko, figée, ne répondit pas à ses politesses. Elle venait d’avoir son idée.
Malko se sentait une âme de langouste. La vapeur montant des interstices du bois lui humectait le visage. Il en avait assez. Les Japonais avaient vraiment une curieuse idée de la sexualité.
— Stop ! proposa-t-il.
Gentiment, Mademoiselle Paix Jaillissante secoua négativement la tête. Le cérémonial était immuable. Pas de sauna, pas d’amour. Même pour les amis de Kawashi-san…
Dans un coin, Mademoiselle Riz Précoce, toujours à genoux, le regardait cuire. Attendant la suite avec une expression gourmande. Quelque part dans le Turoko Bath, le tout-puissant Kawashi devait cuire aussi dans son jus. À moins que son rang ne le dispense de ce genre de simagrées… Mais les Japonais étaient traditionalistes.
La veille, un commerçant de Ginza ruiné par la récession avait préféré se faire hara-kiri que d’affronter la honte du tribunal commercial…
La porte coulissa silencieusement derrière Malko sur quelqu’un qu’il ne pouvait voir.
Mademoiselle Paix Jaillissante leva la tête et jeta quelques mots incompréhensibles d’une voix furieuse. Malko tourna la tête et vit le kimono blanc, une autre « masseuse ». Puis la nouvelle venue s’avança, et il put voir ses traits.
Pendant quelques secondes, il douta. À cause des yeux dégonflés et de la situation. Ce fut l’expression de son visage, méprisante et haineuse, qui lui ôta ses derniers doutes.
Hiroko le contemplait, les mains dans les poches de son mini-kimono.
Interdite, Mademoiselle Paix Jaillissante interpella l’intruse d’une voix furieuse.
Sans un mot, Hiroko sortit son poing droit de sa poche et l’écrasa en plein visage de Mademoiselle Paix Jaillissante. Alourdi d’une grenade. Avec une force incroyable pour une femme. La masseuse dérapa sur le carrelage humide, tomba en arrière comme une masse, sa nuque portant sur le sol. Mademoiselle Riz Précoce se dressa, hurlant comme une sirène, et se jeta sur le corps inanimé. Hiroko s’était déjà retournée vers Malko.
Il photographia le rictus, la grenade dans la main, de toutes ses forces essaya de sortir de sa prison de bois, n’arrivant pas à décoincer le loquet verrouillant le couvercle.
Alors, il hurla :
— Yamato !
Tranquillement, Hiroko dégoupilla la grenade et la glissa par l’ouverture du sauna. Malko sentit la masse ronde rouler le long de son ventre et s’arrêter sous lui. Déchaîné, il secouait les parois de sa prison de bois. Il lui semblait entendre le chuintement du détonateur à retard de la grenade… Abruti par la chaleur, terrifié, il ne se rendit même pas compte qu’Hiroko avait disparu.
Au même moment, une des parois de papier et bois vola en éclats sous le poids de M. Yamato, nu comme un ver, en pleine érection ! Il atterrit à quatre pattes sur le dallage, à côté de Mademoiselle Riz Précoce en pleine crise d’hystérie.
— She dropped a grenade inside[17], hurla Malko.
Yamato se rua sur le sauna dans une gerbe de moulinets féroces. Il frappa violemment le couvercle du tranchant de la main. Le bois vola en éclats comme sous la pression d’une explosion. L’eau gicla de tous les côtés. La grenade roula sur le carrelage, n’y resta pas plus d’un dixième de seconde. Avec un cri rauque, Yamato l’expédia dans le couloir d’un shoot précis, et se jeta sur Malko en train de s’extirper des débris de planches.
L’explosion secoua Utamaro jusqu’aux fondations. Ce qui restait de la cloison se désintégra sous le souffle. Mademoiselle Riz Précoce hurla encore plus fort. Des éclats mortels filèrent à travers les cloisons. Malko et Yamato se relevèrent ensemble et foncèrent le long du couloir dévasté.
Des hurlements de douleur commençaient à jaillir de partout. Une masseuse, au milieu du couloir, contemplait son moignon de bras avec une expression ahurie. Un homme, agenouillé dans une chambre, encore nu, essayait de retenir un jet de sang qui jaillissait, à l’horizontale, de sa carotide éclatée. Un autre client, le visage couvert de sang, gisait sur le dos, dans le couloir.
La grenade avait explosé à dix mètres de la pièce où se trouvait Malko.
Le hall était un tohu-bohu incroyable. Les gardes de corps couraient dans tous les sens, rassuraient les filles en pleine hystérie. Un des hommes de Kawashi agonisait, dans un réduit près de l’escalier. Hiroko lui avait tiré trois balles dans le ventre au passage. Il avait été mourir honorablement dans le coin du personnel.
On amena de la rue une fille décoiffée, nue, le visage en sang, tremblante, hagarde. Soutenue par deux autres masseuses qui l’avaient trouvée gisante dans la ruelle derrière Utamaro. Celle qui avait été assommée par Hiroko. Ensuite, la terroriste avait enfilé son kimono et les gardes de corps, accoutumés au va-et-vient, l’avaient prise pour une des masseuses.
Hiroko n’avait plus eu qu’à ouvrir les portes les unes après les autres, en s’excusant avec une politesse exquise. Jusqu’à ce qu’elle ait trouvé Malko.
Ce dernier réalisa tout à coup qu’il grelottait et qu’il était entièrement nu. Il n’était pas le seul d’ailleurs. Un Japonais au crâne en forme de cacahouète s’enfuit littéralement, ses affaires sur le bras et monta dans sa voiture… Le désordre était à son comble. Une masseuse, en larmes et confuse, enveloppa Malko dans un kimono. Deux Toyota blanches de la police stoppèrent devant Utamaro, crachant une meute de policiers.