Kuniko avait les larmes aux yeux lorsque l’écran s’éteignit. Elle s’étira, but une gorgée de cognac, puis se pencha sur Malko. Sans un mot, elle défit les boutons de sa chemise, le dénudant jusqu’à la taille et, glissant ses longues mains sous le tissu, commença à lui griffer doucement le torse. Son parfum noya Malko. Elle commença à lui embrasser, avec une délicatesse exaspérante, la poitrine. Puis, sans cesser de l’embrasser, elle se laissa glisser à genoux au pied du divan. Sans presque s’en rendre compte, Malko se retrouva nu, la bouche de Kuniko beaucoup plus bas sur son corps, prenant possession de lui millimètre par millimètre.
Elle s’interrompit pour boire une rasade de cognac. À assommer un samouraï, puis fila dans la chambre.
Elle réapparut très vite, drapée dans un kimono de soie bleue, un petit flacon à la main.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda Malko.
-- Une liqueur qui vient de ma province, dit Kuniko. On l’utilise pour les jeunes mariés.
Elle renversa le flacon, versa un peu du liquide sombre dans le creux de sa main droite et commença à masser le sexe de Malko. D’abord, cela le picota légèrement, puis il ressentit une sensation de froid qui se transforma en chaleur brûlante. Comme si son pouls s’était brusquement accéléré.
Elle continua à le masser, agenouillée sur la moquette. Malko éprouva peu à peu une sorte de vertige, comme lorsqu’on est au bord de l’évanouissement. Il lui semblait que son sexe grossissait indéfiniment, qu’il l’envahissait, que lui-même n’était plus qu’un sexe. Il ressentit une sensation étrange, lorsque Kuniko s’empala sur lui, lentement, comme si elle avait peur de le blesser, ses longs doigts agrippés à sa poitrine.
Dans l’état où il se trouvait, Malko ne s’attendait pas à prolonger son plaisir. Mais il eut l’impression que Kuniko le chevauchait des heures avant qu’il sente un spasme d’une violence extraordinaire monter de sa colonne vertébrale. Kuniko lui griffa la poitrine, puis se laissa tomber sur lui.
Malko était trempé de sueur, le coeur battant la chamade… À sa grande surprise, il s’aperçut que son orgasme n’était pas venu à bout de son désir. Kuniko l’observait, les yeux mi-clos.
— Tu vois que ma liqueur est utile, Malko-san, dit-elle doucement.
Glissant sur lui, elle l’effleura de sa bouche et il jaillit comme un saumon d’un torrent. Avec l’impression d’avoir une bête brûlante et avide, agrippée au ventre, insatiable.
Brutalement, il poussa Kuniko contre le divan, le visage dans les coussins, la prit de nouveau avec une fureur insatiable. Il n’y avait plus qu’un point brillant sur l’écran de la télé lorsqu’il reprit conscience du monde extérieur…
Ils se reposèrent de nouveau. Malko somnola, fut réveillé par la langue agile et chaude de Kuniko, l’entourant comme un serpent.
Son désir n’était pas calmé.
Puis, Kuniko le supplia de s’enfoncer encore en elle, mélangeant les mots obscènes anglais et les interjections en japonais. De nouveau, la bête qui l’habitait se déchaîna. Puis il s’endormit, sans même quitter le ventre de Kuniko, se réveilla. Pas encore assouvi. Kuniko s’écarta de lui, prit dans la poche de son kimono une petite ampoule de verre, la tendit à Malko :
— Lorsque tu sentiras que tu ne peux plus attendre, brise-la et aspire très fort.
Rapidement, elle ranima son désir. La tête lourde, Malko recommença à éprouver la même brûlure délicieuse. Lorsqu’il se sentit au bord de l’orgasme, il cassa l’ampoule et aspira.
Ce fut comme si ses artères explosaient. Sa tête se vida d’un coup, toutes ses sensations se concentrèrent dans son sexe. Cela explosait indéfiniment, comme les roulements de la foudre, cela durait des siècles ; en même temps une main de géant lui ouvrait la poitrine, lui soufflait de l’air brûlant.
Son coeur battait à deux cents pulsations, il eut soudain peur, se demanda s’il n’allait pas mourir là, en pleine jouissance. Si Kuniko n’était pas un piège mortel, envoyé par ses ennemis. Puis il perdit conscience d’un coup, comme on tire un rideau.
Lorsqu’il revint à la surface, Malko ignorait s’il était demeuré inconscient une minute ou une heure. Kuniko n’était plus à côté de lui. Il n’y avait plus de lumière, seulement la faible lueur de l’écran de la télé. Il tourna la tête et aperçut la Japonaise, allongée sur le divan, une jambe passée par-dessus le dossier, écartelée. Sa main allait et venait rapidement entre ses jambes, elle avait la tête rejetée en arrière.
Cela dura longtemps, puis elle eut un spasme bref, un drôle de petit cri étouffé et demeura immobile, dans la même position, comme morte. Cette fois, Malko s’endormit pour de bon.
À son réveil, il avait l’impression d’avoir dormi un siècle avec un ours lubrique. Il tituba jusqu’à la douche, sentit avec délices l’eau tiède pénétrer dans tous ses pores. Il aurait pu boire un litre de Perrier. Lorsqu’il en sortit, Kuniko était devant lui, habillée comme la veille, avec le visage lisse et sage d’une collégienne. Elle lui sourit :
— Je n’ai pas voulu vous réveiller, Malko-san.
Il l’attira contre lui.
— Pourquoi ce déchaînement ?
Elle baissa modestement les yeux.
— Je voulais que vous me pardonniez les ennuis que vous avez eus à cause de moi… L’ampoule, c’est ce qu’on donne aux cardiaques lorsqu’ils ont une crise… Cela fait marcher le coeur plus vite.
Pas seulement le coeur, se dit Malko. En allant dans le living prendre le petit déjeuner, il buta contre un objet rond, par terre près du divan. Kuniko poussa un cri, mais il l’avait déjà ramassé. C’était une poupée de bois, d’une vingtaine de centimètres. Il croisa le regard embarrassé de la jeune femme et comprit. Il avait déjà vu de ces widows dolls[19] sur les lithographies érotiques japonaises. Kuniko dit à voix basse :
— Il faut me pardonner, Malko-san. Je n’ai jamais pu avoir de plaisir avec un homme.
Il eut honte de son indiscrétion involontaire. Pour dissiper le malaise de Kuniko, il lui demanda :
— Voulez-vous téléphoner à la police locale ? Tom Otaku doit avoir arrangé quelque chose.
Tandis qu’il achevait de s’habiller en prenant son thé, Kuniko s’installa au téléphone. Cela dura un bon quart d’heure ; enfin, elle raccrocha et annonça :
— Une voiture va venir nous chercher.
La grosse Toyota bleue avançait au pas dans l’étroite rue animée, non loin de l’hôtel. À l’avant, il y avait un médecin et le policier qui conduisait, à l’arrière, Malko, Kuniko et le superintendant de la police de Kyoto. Celui-ci se tourna vers Malko :
— Voici la pharmacie, Sir.
Il désignait une petite officine, à vingt mètres sur la droite, serrée entre un fleuriste et une épicerie.
— Attendez-moi là, dit Malko, je ne voudrais pas l’effrayer tout de suite.
Il descendit avec Kuniko, la prit par le bras.
— Vous allez dire que je suis journaliste, expliqua-t-il. Avant de faire intervenir la police, je veux voir s’il n’y a pas moyen de le faire parler d’une autre façon.
Ils entrèrent dans la pharmacie. Il y avait quelques clients, et, derrière le comptoir, une Japonaise aux cheveux gris et un jeune homme avec de grosses lunettes d’écaille, une mèche de cheveux sur l’oeil, l’air d’un étudiant bien sage. Kuniko s’avança vers lui. Il leva les yeux, avec une certaine curiosité, puis brusquement, Malko le vit se raidir et regarder derrière lui. Malko se retourna et vit la Toyota qui avait avancé. Avec le policier en uniforme au volant et le phare sur le toit !