Il vint aussitôt vers Malko. Ce dernier lui avait téléphoné de Kyoto.
— J’ai fait le nécessaire, Malko-san, dit-il aussitôt. Shiganobu est au Mikado. Elle n’en sortira pas tant que nous ne l’aurons pas vue… Je viens avec vous.
Il échangea quelques mots en japonais avec Kuniko. Celle-ci se tourna vers Malko.
— Je crois que je vais aller me coucher… Je n’en peux plus.
Pour le Mikado, il n’avait pas besoin d’elle. Le Mikado, c’était une des attractions n° 1 de Tokyo. La plus grande usine à taxi-girls du monde. À cause de la crise, la direction avait réduit le nombre des entraîneuses à sept cents… À côté, le Lido faisait figure de bar confidentiel.
La Nissan noire les déposa en face d’une façade éblouissante de néons où le nom du Mikado scintillait en lettres mauves de trois mètres de haut, écrasant la rue étroite. Des taxis déversaient sans cesse de nouveaux clients. Malko aperçut en face une ruelle avec une douzaine de pousse-pousse sagement alignés. Incongrus dans ce décor ultra-moderne.
— On se déplace encore en pousse-pousse ? demanda-t-il.
Yamato écarta ses grosses lèvres en un sourire gourmand.
— Seulement les geishas. C’est leur quartier, ici. Elles continuent à se rendre chez leurs clients de cette façon traditionnelle. Ainsi, personne ne voit leur visage. Mais cela coûte de plus en plus cher…
À l’époque atomique, il y avait encore des geishas. Étonnant Japon. L’immeuble du Mikado était légèrement en retrait avec une avancée sous laquelle stationnaient une douzaine de grosses limousines noires avec des chauffeurs. Ceux des riches clients qui se détendaient à l’intérieur. Malko se heurta à l’un d’eux escorté par trois taxl-girls de la boîte, en kimono. Elles encerclèrent sa limousine multipliant les courbettes et les sourires tandis qu’il s’installait. Elles continuèrent tandis que la voiture démarrait, restant cassées en deux alors que le véhicule était déjà loin.
Elles rentrèrent ensuite dans le Mikado, se tenant par la main, trottinant sur leurs socques de bois. Une quinzaine de serveurs, alignés comme des bouteilles sur un bar, s’emparaient des nouveaux arrivants. Le hall grouillait de filles en kimono ou vêtues à l’occidentale. Seules ou escortant des clients pris de boisson, repoussant les avances trop précises avec l’éternel petit rire gêné.
Évitant les serveurs, Yamato se dirigea vers un groupe à l’écart. Deux Japonais monstrueux qui devaient peser un quart de tonne chacun, bardés de graisse, boudinés dans des costumes ridiculement trop serrés, et le grand en kimono noir et au crâne rasé que Malko avait déjà vu à l’Utamaro. Les deux monstres tentèrent en vain de se plier en une courbette respectueuse puis se contentèrent d’un sourire peu rassurant. Yamato donnait ses instructions d’une voix sèche. Les autres firent leur rapport.
— Shiganobu-san est avec un client, expliqua Yamato. Que voulez-vous faire ?
— Qu’elle termine, dit Malko. Nous la verrons ensuite.
Avec les trois féroces, il y avait peu de chance qu’elle s’échappe… Les cinq hommes s’engagèrent dans l’escalier menant à la salle, aux murs tapissés d’oeuvres de grands maîtres contemporains. Le Mikado avait les moyens…
— Ce sont d’anciens lutteurs de sumo, expliqua Yamato. Kawashi-san les utilise pour intimider ses ennemis.
Une musique assourdissante les agressa dès qu’ils pénétrèrent dans une salle qui n’aurait pas tenu dans le grand hall de l’aéroport d’Orly. Sur la musique d’un vieil air japonais, Sept petits corbeaux, une trentaine de Japonaises aux jambes arquées dansaient un french-cancan endiablé, face à des dizaines de petits boxes capitonnés entre lesquels circulaient les taxi-girls et les serveurs.
Il y avait une seconde salle plus haut, une sorte de balcon gigantesque, avec d’autres boxes. Un serveur, avec la dextérité d’un prestidigitateur, entassa Malko et ses quatre compagnons dans un box choisi par Yamato. Ce dernier devait avoir une certaine autorité car le serveur chassa littéralement vers un autre coin de la salle un paisible businessman aux yeux bridés occupé à conter ses malheurs à deux taxi-girls blasées.
Malko jeta un coup d’oeil distrait à la carte. À gauche, il avait le prix des consommations, à droite celui des filles. Deux mille yens l’heure, ensuite, cinq cents yens le quart d’heure. Nettement plus abordable que le Hawa… Dans le box voisin une espèce d’ogre japonais, gigantesque et barbu, contemplait le show d’un oeil bovin, une main énorme enserrant la cuisse de la taxi-girl en kimono qui lui tenait compagnie… Yamato se pencha vers Malko.
— Shiganabu est là-bas, à la troisième table.
Il regarda dans la direction indiquée, eut du mal à reconnaître la timide fille aux bas gris dans cette geisha en kimono de soie brodée, avec un gros obi jaune, un maquillage presque blanc, les lèvres réduites à deux traits rouges et une grosse perruque qui la vieillissait. La main serrée entre celles d’un Japonais aux cheveux gris, le regard absent, une sorte de demi-sourire mécanique plaqué sur ses traits. Soudain, elle aperçut Malko, Yamato et les autres. Son expression changea, les coins de sa bouche s’abaissèrent.
Elle avait peur.
Malko se leva aussitôt, alla vers elle. Avec un sourire d’excuse pour son client, il lui dit en anglais :
— J’ai été à Kyoto. Osami s’est suicidé. Il faut que je vous parle.
Il vit ses prunelles s’agrandir, elle balbutia quelques mots incompréhensibles, arracha sa main, secoua la tête comme pour chasser une mouche invisible. Choquée. Déjà Malko s’éloignait. Il voulait lui donner le temps de réfléchir. De se remplir les yeux des lutteurs de sumo. M. Kawashi ne les avait pas envoyés pour lui tenir la main. Malko devinait la férocité du vieux racketteur. Si Shiganobu savait quelque chose, elle serait forcée de le dire. Il lui donnait une chance. Une fois entre les mains des trois tueurs, il ne pourrait plus rien pour elle. Il espérait qu’elle avait compris le message. Peut-être ne savait-elle rien ? Lorsqu’il revint à la table, Yamato luttait contre une meute de taxi-girls acharnées à leur tenir compagnie.
Exaltant, dans un gazouillis pressant, le charme des deux lutteurs, les comparant à Paul Newman, à Alain Delon, à des idoles à la beauté incomparable, Yamato dut élever la voix…
Les girls du french-cancan avaient laissé la place à une chanteuse philippine qui hurlait un tango italien en espagnol avec l’accent américain. Une nacelle s’avança soudain au-dessus de Malko, glissant suspendue à un rail qui faisait le tour de la salle, portant quatre filles vêtues uniquement d’un cache-sexe en strass, saluant la foule comme un président américain…
Sans arrêt, les filles circulaient entre les boxes, bavardant entre elles, accompagnant un client ou chassant…
Le Mikado était un gigantesque divan de psychanaliste. Les clients venaient là sans trop d’espoir sexuel, simplement pour raconter leurs malheurs à une créature attrayante, qui ponctuait son attention de petits « hai »[20] pleins de commisération. Malko surveillait Shiganobu, dont le client était en train de noter scrupuleusement le numéro de téléphone, faux à cent pour cent. Elle sortit soudain de sa poche une petite boîte noire et appuya dessus.
— Que se passe-t-il ? demanda Malko.
— La mama-san vient de lui signaler qu’un nouveau client la demande, expliqua Yamato. On va le guider jusqu’à elle. Si elle ne peut le prendre, elle s’excusera et l’enverra à une amie.