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L’Américain tira nerveusement sur sa lèvre supérieure. Cela commençait mal. Subitement l’atmosphère du bureau du Kohan lui parut irrespirable.

Des voix excitées sortaient sans cesse des haut-parleurs : celles des policiers luttant contre la circulation. Les mains à plat sur son bureau, Tom Otaku regardait le vide. Il jouait sa carrière.

Une voix tomba d’un haut-parleur, essoufflée et hachée. Le chef du Kohan se redressa machinalement, annonça :

— Ça y est, ils l’ont retrouvé ! Il vient de monter dans le monorail pour Haneda… six de nos voitures sont sur l’Expressway n° 1. Ils vont le prendre à l’arrivée. Je préviens l’aéroport.

Borzoï alluma une cigarette, un peu soulagé mais nerveux. Quand et où la rencontre aurait-elle lieu ?

* * *

Hiroko s’avança vers Malko, son Beretta « 38 » à la main. Malko étouffait de rage. Les voitures défilaient à trois cents mètres sur sa gauche sur l’Expressway n° 1. Sans remarquer le groupe de terroristes. Où étaient les centaines de policiers qui ne devaient pas le quitter d’une semelle ?

Rageusement, il appuya sur le bouton de son émetteur radio.

Hiroko l’examinait, sans qu’il puisse voir l’expression de son regard, à cause des lunettes noires. Max Sharon lui dit quelque chose dans sa langue, et elle répliqua aussitôt, Malko vit les coins de la bouche du journaliste s’abaisser légèrement. Mauvais signe.

— Où est Furuki ? demanda-t-il en anglais.

Hiroko répondit, dans la même langue :

— Furuki est là.

Sa voix était tendue, trop haute, artificielle. Deux des terroristes se précipitèrent dans la camionnette, prirent le corps étendu et le jetèrent sur le ciment, retirant la toile qui l’enveloppait. Malko vit la poitrine sanglante, yeux morts, la peau blafarde.

Le piège s’était refermé sur lui. Hiroko eut un sourire venimeux et demanda.

— Vous vouliez Furuki. Vous n’êtes pas satisfait ?

Un silence tendu régna quelques secondes. Puis Max Sharon apostropha violemment en japonais Hiroko. Elle l’écouta sans bouger, avant de répondre d’une voix pompeuse :

— Je vous remercie d’avoir amené ce criminel impérialiste ici. C’est une grande contribution à notre cause.

— Non, non, protesta Sharon, c’est indigne de vous !

Hiroko haussa les épaules.

— Ne soyez pas ridicule, Sharon-san, rien ne passe avant la Révolution.

À l’expression de ses yeux, Malko vit qu’elle allait tirer. D’ailleurs, elle ne pouvait pas s’éterniser. Le monorail avait dû déjà arriver à la station avant Haneda. Dans quelques minutes, Hiroko aurait toute la police de Tokyo sur le dos… Alors, il se passa une chose étonnante. Calmement, Max Sharon sortit la main de sa poche, sans ôter la pipe de sa bouche, tenant fermement le pistolet de Malko.

— Nous repartons, dit-il à Hiroko. Vous avez manqué à votre parole.

Hiroko fut si surprise qu’elle resta quelques secondes sans réagir ! Puis tout se remit en route en même temps. La terroriste leva les yeux vers le ciel et poussa un cri inarticulé : Malko suivit la direction de son regard : trois hélicoptères arrivaient droit sur eux, volant au ras de la mer !

Elle rabaissa son regard sur Malko, tendit le bras armé du Beretta vers lui.

Max Sharon cria :

— Hiroko-san, Abounaï ![22]

Les autres terroristes se ruaient vers la camionnette. Max Sharon leva son propre pistolet et appuya sur la détente. Il y eut un « petit clic ».

Il avait oublié d’armer.

Le Beretta claqua deux fois, coup sur coup. Max Sharon chancela et poussa un cri, lâchant sa pipe qui tomba sur le ciment. Désespérément, il appuya encore sur la détente, toujours en vain. Hiroko tourna alors l’arme vers Malko. Il fixa le trou noir du canon, assourdi par les deux détonations.

* * *

Le Beretta sauta dans la main d’Hiroko, cracha une flamme presque incolore. Malko eut l’impression de recevoir un violent coup dans l’estomac. Il se plia en deux, pivota sous le choc d’un second coup violent dans l’épaule gauche. Étourdi, il vit le rictus triomphant de la terroriste. Elle n’avait pas encore réalisé que ses balles s’étaient seulement écrasées sur le gilet pare-balles.

Les hélicoptères approchaient en rase-mottes. Dans quelques instants, ils seraient au-dessus d’eux.

Malko réalisa qu’il bénéficiait de quelques secondes de surprise. D’un seul élan, il plongea vers le canal d’eau salée. Hiroko fut tellement surprise qu’elle mit une fraction de seconde à réagir. La balle qu’elle tira frôla Malko sans le toucher, juste avant qu’il ne crève la surface de l’eau. Il eut l’impression de pénétrer dans un bloc de glace !

Le froid était si brutal qu’il crut ne pas pouvoir remonter. D’ailleurs, il ne voulait pas quitter tout de suite la protection de l’eau. Aveuglé, il s’efforça de demeurer loin de la surface, vidant ses poumons…

Mais il dut remonter : le premier son qui frappa ses oreilles fut une rafale d’arme automatique : le second, le ronflement des pales d’un hélicoptère. Le visage au ras de l’eau, il photographia la scène. Deux hélicoptères suspendus au-dessus du ciment, des hommes en uniforme tiraient par la porte latérale sur la camionnette en train de franchir le pont. Puis le véhicule disparut derrière le dos d’âne, poursuivi par les hélicoptères.

Malko, alourdi par le gilet pare-balles et son pardessus n’arrivait pas à se hisser hors de l’eau. Heureusement, le troisième hélicoptère se laissa tomber sur le ciment, près des deux corps étendus. Des policiers se précipitèrent et aidèrent Malko à sortir de l’eau glacée. On le força à quitter ses vêtements mouillés, on l’enveloppa dans une couveriure.

Quelques minutes plus tard, deux voitures de police franchirent à toute vitesse le petit pont.

Malko était accroupi près de Max Sharon livide, les lèvres pincées. Doucement, Malko lui ota de la main droite le pistolet extra-plat dont il n’avait pas su se servir…

Une ambulance surgit, sirène hurlante. En quelques secondes on y chargea Max Sharon et elle repartit vers le centre. Malko n’arrêtait pas de trembler.

Al Borzoï arriva dix minutes plus tard, le visage inexpressif comme toujours, accompagné de Tom Otaku. Il secoua la tête devant le cadavre de Furuki.

— On l’a enfin récupéré, murmura-t-il.

À quel prix… et dans quel état…

Un policier vint rejoindre le petit groupe, l’air penaud :

— Les hélicoptères les ont perdus, annonça-t-il. Ils ont pris le métro.

Une fois de plus, Hiroko leur glissait entre les doigts. Mais Malko avait trop froid pour s’en soucier. Il se réfugia dans la voiture de Borzoï.

— Emmenez-moi à l’Imperial, demanda-t-il, sinon, vous serez obligé de m’enterrer à Arlington… À cause d’une fluxion de poitrine.

Tom Otaku ne disait pas un mot. Honteux de s’être laissé surprendre malgré un dispositif aussi important… La radio cracha quelques mots. Al Barzoï se tourna vers Malko.

— Max Sharon vient de mourir dans l’ambulance.

Leur ultime chance de remonter à Hiroko disparaissait.

Chapitre XVI

Malko sortit de la boutique d’antiquités, poursuivi par les courbettes de la vendeuse, comme s’il avait acheté tout le magasin. Il s’était, hélas, contenté d’un très beau « biscuit » du XVIIIe chinois, une pièce délicate qui ne déshonorerait pas la collection de M. Kawashi. Une folie financière, supportée par Malko. Mais il voulait absolument témoigner sa reconnaissance au président du syndicat des racketteurs. La remise du modeste cadeau devait s’effectuer le jour même, au cours d’un déjeuner mis au point par M. Yamato. Comme il n’était que midi, Malko décida de flâner un peu dans Ginza. Une foule pressée s’échappait des portes du grand magasin Mitsukochi, attendant sagement pour traverser au carrefour de Ginza Dori et Chuo Dori. Les haut-parleurs hurlèrent, et les piétons se lancèrent docilement sur la chaussée, traversant en diagonale. Malko continua tout droit, vers Hibaya, lorgnant les vitrines d’un oeil distrait. La veille, il s’était acheté un vieux sabre de samouraï qui irait enrichir la salle d’armes du château de Liezen. La seule bonne chose qu’il ramènerait du Japon.

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Attention ! Hiroko.