— Mais que faisons-nous ici ? demanda-t-il. M. Kawashi veut que je visite ses installations ?
Yamato secoua la tête.
— À cause de ceci, Malko-san.
Il sortit de sa poche un billet plié en quatre et le lui tendit. Malko le déplia et, instantanément, fut en alerte. C’était un billet de cent dollars, neuf et craquant.
— C’est cette fille qui avait ce billet, expliqua M. Yamato. Hier, elle a demandé à le changer contre des yens, parce qu’aujourd’hui c’est son jour de sortie. Quelqu’un m’a prévenu, et j’ai trouvé cela bizarre. J’en ai parlé à Kawashi-san. Il m’a demandé de vous amener ici.
— Comment l’a-t-elle eu ?
Yamato se tourna vers la pute et lui adressa la parole sur un ton cassant. Elle décroisa ses jambes, les recroisa, mal à l’aise, avec un regard en coin pour Malko, puis se mit à parler d’un ton monocorde. M. Yamato traduisant au fur et à mesure.
— Elle dit que c’est un client, un « bosco »[23], qui le lui a donné, il y a quatre jours. Il emmenait un pétrolier jusqu’à Kawasaki et paraissait plein d’argent. Il avait plusieurs billets semblables. Elle lui a demandé comment il se les était procurés. Comme l’homme était ivre, il lui a dit qu’il en avait encore beaucoup d’autres, qu’il rendait service à des gens qui voulaient quitter le Japon clandestinement.
La fille s’arrêta.
Le cerveau de Malko travaillait à six mille tours. Cherchant ce qui pouvait clocher. Mademoiselle Aube Triomphante ne se faisait sûrement pas payer cent dollars.
— Dans quelles circonstances lui a-t-il donné cet argent ? demanda-t-il.
Yamato traduisit. La fille eut un ricanement silencieux, lâcha quelques phrases que le Japonais convoya avec précaution jusqu’à Malko.
— Ah noneh… Il voulait qu’elle lui fasse quelque chose de tout à fait spécial, neh ? Alors, il a enroulé le billet, neh ? Il fallait qu’elle le prenne avec les dents, neh ?
Le pudique M. Yamato en transpirait. Malko ne le laissa pas en paix.
— Comment a-t-elle vu les autres ?
— Ils étaient tombés de sa poche, il était saoul.
La japonaise fixait Malko avec un sourire idiot et vaguement enjôleur. L’habitude.
— Où est cet homme ? demanda-t-il.
Traduction.
— Elle ne sait pas, dit Yamato. Il doit venir la voir demain après-midi, parce qu’il part après-demain à l’aube sur un pétrolier, le Tofaru. Pour le Golfe Persique.
— Où est le Tofaru ?
— Il arrive cette nuit, traduisit Yamato. Il doit mouiller tout près d’ici.
Malko examina pensivement Mademoiselle Aube Triomphante. Elle soutint son regard, croisa ses cuisses lourdes comme pour les exposer un peu plus. Elle ne devait pas avoir plus de vingt-cinq ans. Yamato et Malko échangèrent un regard éloquent. Il y avait beaucoup de chances pour qu’il s’agisse d’Hiroko et de ses complices. C’était une façon pratique de quitter le Japon. Il était facile de se cacher sur un énorme pétrolier repartant à vide, avec la complicité d’un membre de l’équipage. D’autant qu’il ne venait même pas à quai.
— Il faut que cette fille quitte ce bateau, dit Malko. Si c’est ce que nous pensons. Sinon, elle risque de commettre une indiscrétion.
Yamato approuva avec enthousiasme.
— C’est facile, Malko-san. Nous allons l’emmener avec nous, et je la confierai pour deux ou trois jours à des amis.
Yamato se tourna vers la fille et lui dit quelques mots. Son visage s’éclaira, et elle se leva aussitôt, visiblement ravie de s’en aller.
— Je vais vérifier si ce billet fait partie de ceux remis à Hiroko, proposa Malko.
Immédiatement, il sentit la réticence de Yamato. Ce dernier avança d’une voix douce :
— Malko-san, Kawashi-san tient à ce que cette affaire demeure absolument secrète. Il vous le dira lui-même.
Malko n’insista pas. De nouveau, les hauts talons firent claquer les marches et Mademoiselle Aube Triomphante réapparut, radieuse, les joues rouges, un petit sac à la main. Prête à partir sans se poser de question.
— Son bosco ne sera pas inquiet de ne pas la voir ? s’enquit Malko.
— Non, dit Yamato. On dira qu’elle était malade, qu’elle est partie se soigner. Cela arrive souvent.
Charmant.
Ils redescendirent tous les trois l’échelle de coupée, restèrent sur le pont du petit cabin-cruiser qui s’éloigna aussitôt du bordel flottant, se faufilant entre les pétroliers. Malko avait du mal à contenir son excitation. Il tenait peut-être enfin le moyen de prendre sa revanche sur Hiroko.
Mademoiselle Aube Triomphante tira de son sac un petit atomiseur de parfum et le montra fièrement à Malko : c’était du Miss Dior.
Le snobisme n’avait plus de frontière.
M. Kawashi portait toujours la même cravate blanche et une chemise empesée. Les sparadraps qui maintenaient ses paupières ouvertes étaient neufs. Mais il semblait nerveux et buvait son thé brûlant à petites gorgées rapides, avec de brefs coups d’oeil à la pagode à trois étages, joyau du jardin entourant le restaurant Chinsan-zo, insolite îlot de verdure au milieu du béton de Bunkyo-Ku, gigantesque caravansérail comportant des dizaines de salles consacrées aux mariages traditionnels de la petite bourgeoisie de Tokyo. Plusieurs mariages se célébraient ce jour-là, et Malko avait croisé des Japonaises en kimono d’apparat, affairées et rougissantes. En revanche, la grande salle où déjeunaient Kawashi et ses invités était presque vide. Par déférence envers le président du syndicat des racketteurs, on avait laissé plusieurs tables vides autour de la sienne.
Comme on arrivait au dessert, M. Yamato engagea la conversation sur les choses sérieuses :
— Kawashi-san est très heureux de la coïncidence qui va nous permettre de prendre notre revanche sur l’abominable Hiroko-san, énonça Yamato.
Malko approuva de la tête. À la japonaise. Attendant la suite.
Yamato continua au milieu de mille circonlocutions :
— Kawashi-san est prêt à vous donner toute l’aide dont vous aurez besoin, mais il ne faut pas prévenir la police.
Autrement dit, intercepter Hiroko et sa bande avec les moyens du bord. Au risque de la laisser filer.
— Cela peut être très dangereux, objecta Malko, ces terroristes sont bien armés et n’hésiteront pas à se défendre.
M. Kawashi eut un sourire cruel et dit une phrase en japonais à M. Yamato :
— Les hommes de Kawashi-san se disputeront la joie immense de sauver son honneur, affirma M. Yamato. Cette abominable Hiroko-san l’a défié d’une façon intolérable.
Malko comprit que ce n’était pas la peine d’insister. Le gangster voulait régler ses comptes avec Hiroko, tout seul. Il avait prévenu Malko par pure courtoisie. C’était une histoire entre Japonais où il n’était au fond qu’une pièce rapportée… Il but une gorgée de son thé au gingembre, poivré et brûlant.
— Il faudrait la capturer vivante, suggéra-t-il.
M. Kawashi bredouilla quelques mots. Yamato énonça aussitôt d’un ton docte :
— Le venin du serpent mort n’est plus dangereux.
Encore une illusion qui s’en allait. Le Japonais était une race féroce. Il n’y avait plus qu’à régler les détails de la mise à mort de la terroriste. Si tout se passait bien.
— Comment allons-nous procéder ? demanda-t-il.
— Il faut attendre qu’ils soient sur le pétrolier, conseilla M. Yamato. Comme cela, ils ne pourront pas s’échapper. Nous viendrons deux ou trois heures avant le départ et nous ferons avouer à cet homme où il les a cachés. Ainsi, nous les prendrons par surprise.