Enfin, un silence relatif retomba. Les sirènes intérieures, signalant l’incendie, continuaient à hurler, elles. Malko se rua sur la console de commande et mit toutes les manettes à zéro.
— They are gone with the captain ![24] dit le loading master.
Hiroko et son dernier compagnon avaient fui, utilisant le second comme bouclier, et se trouvaient quelque part à bord du pétrolier en train de brûler. Celui-ci commençait à ralentir, mais il fallait bien huit cent mètres pour qu’il stoppe complètement.
Des balles claquèrent tout à coup, crevant les hublots, s’écrasant sur les consoles. Les soldats, stoppés sur le pont principal par l’incendie, tiraient sur la timonerie, croyant qu’Hiroko s’y trouvait encore… Malko redescendit à toute vitesse à la cabine-radio, dicta un message à l’officier accroché à son VHF, demandant d’arrêter le feu.
— Ils envoient un hélicoptère au-dessus du pont radar, annonça le Japonais, pour l’évacuation.
De nouveau ce fut la course dans l’escalier. D’une minute à l’autre le Tofaru pouvait sauter. Malko arriva, essoufflé, sur le pont qui servait de toit à la timonerie, se servant d’une échelle extérieure. Yamato y était déjà, sans lunettes, noir comme un ramoneur, un énorme accroc au genou gauche, le P. 08 à la main.
Le pétrolier était presque arrêté, et la fumée enveloppait maintenant tout le navire d’un nuage nauséabond. Un gros hélicoptère Chinook se dandinait au-dessus de la cheminée, une échelle de corde pendant de ses flancs. Malko parvint à en saisir un bout et commença à se hisser. Sa mission était terminée : impossible d’aller chercher Hiroko dans le brasier.
Vu du Chinook, le spectacle était fantastique. Maintenant immobile au milieu de la baie de Tokyo, le Tofaru continuait de brûler, lançant vers le ciel une fantastique colonne de fumée et de flammes. Autour de lui, les patrouilleurs et les hélicoptères dansaient un ballet affolé, n’osant pas trop s’approcher à cause des risques d’explosion.
Il ne restait que des cadavres à bord du pétrolier. Les membres de l’équipage avaient sauté à l’eau ou les hélicoptères les avaient recueillis. Il était pratiquement impossible d’arrêter l’incendie qui dévorait le navire. Malko contemplait la colonne de fumée et de flammes qui s’éloignait tandis que l’hélicoptère cinglait vers le port. Hiroko était demeurée dans le brasier. Préférant mourir que se rendre. Assis près de lui, Yamato fixait le vide, épuisé lui aussi. L’outrage commis au détriment de l’honorable Kawashi était lavé. Brusquement, Malko réalisa qu’ils avaient perdu le bosco. Yamato lui tendit soudain un mouchoir.
— Vous saignez, Malko-san.
Malko essuya le sang qui coulait sur son visage d’une longue estafilade au cuir chevelu. Une balle l’avait frôlé dans la bagarre, sans même qu’il s’en aperçoive. Avec précautions, il tâta le sillon douloureux. La mort était une question de millimètres. Il se retourna une dernière fois alors qu’ils allaient atterrir.
La fumée étalée par le vent recouvrait la baie de Tokyo d’une sinistre étole noire.
— Kampai !
Tous les convives levèrent leur coupe de saké. Malko but l’alcool tiède d’un coup. Le vingtième toast depuis le début de la soirée. M. Kawashi, ses sparadraps bien en place, raide comme un piquet dans son costume noir – comme Malko – la cravate éblouissante de blancheur, présidait le dîner d’adieu.
Assise en face de Malko, Goudroune, la femme de Yamato, lui adressait des oeillades à faire fondre un iceberg. Son décolleté carré était un véritable attentat à la pudeur. Koko, l’épouse du racketteur, ruisselait de dignité et de bijoux. Malko se dit que, cette fois, il n’y aurait pas de danse pour assouvir ses petites manies secrètes. Depuis le début du dîner, un spectacle se déroulait sur la piste ronde de Castel, loué pour la circonstance par M. Kawashi. Des danses, des chanteuses, des mimes. Le patron du syndicat des racketteurs était l’image même de la joie. Les cinq cent mille dollars se trouvaient toujours quelque part sur le Tofaru qui finissait de brûler dans la baie de Tokyo, mais il avait retrouvé la face, en se vengeant d’une façon éclatante d’Hiroko. En plus le ministère de l’intérieur lui avait fait discrètement savoir qu’on lui était reconnaissant en haut lieu de l’aide apportée dans l’élimination des desperados du Sekigun.
Ce qui ne faisait qu’asseoir un peu plus son pouvoir.
Malko reprenait l’avion le lendemain pour l’Europe. Il avait hâte de se retrouver dans le confortable DC 10 des Scandinavian Airlines qui l’emmènerait en Europe avec une seule escale, à Anchorage. Il n’aimait pas passer par Moscou. Le K.G.B. ne s’embarrassait pas de préjugés pour se débarrasser des gens qui le gênaient. Sur le DC 10 des Scandinavian Airlines, il serait en sécurité, il jouirait d’un accueil parfait, de menus délicatement composés et même de vins fins. Il retrouverait enfin son champagne favori, le Moët, en exclusivité sur les Scandinavian Airlines. Et il aurait peut-être même une somptueuse hôtesse blonde à contempler en passant au-dessus du pôle. De plus l’escale à Anchorage était une aubaine. En sus du paysage magnifique de l’Arctique, il pourrait téléphoner à David Wise, afin de régler certains problèmes matériels.
Anchorage, c’était aux U.S.A., bien qu’un peu au nord…
En attendant, il se « tatamisait » une dernière fois. Assise à sa droite, Kuniko s’était surpassée. De la poussière d’or soulignait ses yeux, les conques de sa perruque luisaient de laque et les paillettes de son fourreau vert semblaient avoir été cousues sur elle. Son oeil furibond se posait de temps en temps sur Mademoiselle Riz Précoce, assise sagement derrière Malko, attentive à ce que son bol soit toujours rempli des meilleurs morceaux.
Malko s’était fait un devoir de goûter à tout, pour ne pas vexer son hôte. La conscience enfin en paix. Il ne restait rien d’Hiroko ni de sa bande. On n’avait pas encore retrouvé le corps de la jeune terroriste, pas plus que ceux du second et de Jinzo, mais à cause de l’incendie, le Tofaru n’avait pu être fouillé complètement. Le père d’Hiroko avait fait une déclaration émue à la presse, remerciant le ciel d’avoir débarrassé le Japon d’un être aussi nuisible que sa fille. Malko avait dans sa poche intérieure le télégramme flatteur du nouveau patron de la Central Intelligence Agency. Tom Otaku, sans rancune, lui avait fait envoyer à son hôtel une superbe céramique ancienne. Il allait pouvoir passer une fin d’hiver tranquille dans son château de Liezen, à recevoir quelques amis choisis et à payer les factures des entrepreneurs. Il regretta fugitivement qu’Alexandra ne soit pas là. Elle avait parlé de le rejoindre au Japon, mais finalement l’attendait au Royal Hotel de Copenhague. Pour un peu de shopping. On trouvait de la merveilleuse argenterie dans la capitale danoise. Malko avait hâte de retrouver sa volcanique et capricieuse fiancée. En dépit de ses sautes d’humeur, de ses exigences et de sa jalousie. Elle avait une âme difficile à remplacer, même par un tombereau de créatures de rêve.
Un roulement de tambour interrompit les agapes. Kuniko se pencha vers lui :
— Regardez, Malko-san. Tsuruginomai, la Danse des Sabres. Un ancien jeu de samouraï.