– Maréchal, je vous donne le chevalier pour l’un des plus braves et des plus loyaux gentilshommes que j’aie connus.
– Voilà un éloge qui, tombant d’une telle bouche, vous fait mon ami, jeune homme, dit François. Venez donc, puisque l’affaire dont vous voulez me parler ne peut souffrir de retard.
À ce mot de «ami» Pardaillan avait tressailli.
Il fit rapidement ses adieux à Marillac pendant que le duc faisait les siens à Coligny. Puis les deux hommes sortirent ensemble. Telle était la confiance de Montmorency et sa crainte de compromettre le secret du roi de Navarre qu’il n’avait amené aucune escorte avec lui. Mais en ce moment, il avait dans la personne de Pardaillan une escorte que lui eût envié un roi.
Quoi qu’il en soit, ils ne firent aucune mauvaise rencontre. Le chemin de la rue de Béthisy à l’hôtel de Montmorency se fit rapidement et silencieusement. En effet, à l’étonnement du maréchal, son jeune compagnon ne dit pas un mot pendant le trajet, et il avait cette haute politesse qui consiste à ne pas interroger les gens quand il leur plaît de se taire.
Le maréchal introduisit le chevalier dans un cabinet de l’hôtel, attenant à la grande salle d’honneur.
C’est dans ce cabinet même que jadis, Jeanne de Piennes, torturée par le vieux connétable, avait signé sa renonciation à son mariage secret.
Mais François avait toujours ignoré cette scène terrible.
– Je vous laisse un instant, dit le maréchal, le temps de me débarrasser de cette cuirasse de cuir et de ma cotte de mailles.
En parlant ainsi, il fixait le jeune homme, mais celui-ci se contenta de s’incliner.
– Certes, songea François en se retirant, ce n’est pas là une figure de bravo [23].
Demeuré seul, Pardaillan essuya la sueur qui coulait de son front. L’instant à la fois désiré et redouté était donc arrivé! Il allait donc révéler à François de Montmorency qu’il avait une fille! Le maréchal allait donc savoir que s’il avait jusqu’alors ignoré l’existence de cette fille, s’il avait répudié Jeanne de Piennes, s’il avait souffert peut-être, si, en tout cas, une abominable injustice avait été commise, il le devait à un Pardaillan! Et c’était un Pardaillan qui allait lui dire tout cela.
Le moment était venu où il allait à la fois se faire l’accusateur de son père et perdre à jamais Loïse!
– Il le faut! Il le faut! répéta le jeune homme en jetant autour de lui un regard égaré…
Ce regard, tout à coup, tomba sur un portrait accroché dans l’angle le plus sombre du cabinet. Pardaillan fut secoué d’un long tressaillement.
Ce portrait… Il le contempla avidement, lui tendit ses mains.
– Loïse! Loïse! murmura-t-il.
Et aussitôt, cette pensée se fit jour, dans son cerveau:
«Comment le maréchal, qui ne sait pas qu’il a une fille, possède-t-il le portrait de cette fille?…»
Mais bientôt, à force d’examiner les traits délicats de la jeune femme merveilleusement belle que représentait la toile, la vérité lui apparut:
«Ce n’est pas Loïse!… C’est sa mère, sa mère, quand elle était jeune!…»
À ce moment, François de Montmorency rentra dans le cabinet et vit le jeune homme en extase devant le portrait de Jeanne de Piennes. Un nuage passa sur son front. Il s’avança jusqu’à Pardaillan et lui posa sa main sur l’épaule. Le chevalier bondit, comme s’il eût été violemment arraché à quelque rêve.
– Excusez-moi, monsieur le maréchal, bégaya-t-il.
– Vous regardiez cette femme…
– En effet…
– Et vous la trouviez belle, sans doute, adorable?…
– Il est vrai, monsieur… cette haute et noble dame est douée d’une beauté qui m’a frappé.
– Et peut-être, en votre âme encore pleine d’illusions, vous vous disiez que vous seriez heureux de rencontrer sur le chemin de la vie une femme pareille à celle-ci… avec ces mêmes yeux d’une si belle franchise… avec ce sourire si doux… avec ce front si pur?…
Le maréchal semblait en proie à une émotion extraordinaire. Il avait cessé de regarder Pardaillan, et ses yeux ardents fixaient leur sombre flamme sur le portrait. Un profond soupir s’exhala de sa poitrine.
– Vous avez lu dans ma pensée, monseigneur, dit Pardaillan avec une douceur voilée de tristesse; je rêvais, en effet, de rencontrer pour l’aimer, pour l’adorer, pour lui vouer ma vie et mes forces, la femme dont le sourire rayonne sur cette toile, cette femme dont le front si pur, comme vous dites, n’a jamais pu abriter une mauvaise pensée… ou, à défaut de cette femme elle-même, une toute pareille, qui serait par exemple sa sœur… ou sa fille… oui, tenez, ce serait sa fille! Et si vous m’avez vu si troublé, c’est que je me disais que sans doute, d’ailleurs, cette rencontre ferait un malheur, puisqu’une femme de si haute noblesse ne pourrait même pas s’apercevoir qu’un pauvre aventurier comme moi l’aime d’amour jusqu’à en mourir.
– Jeune homme, dit-il, vous me plaisez… ce n’est pas seulement à cause de l’éloge que M. l’amiral a fait de vous, bien qu’en ces matières, la parole de M. de Coligny soit d’or. Votre air décidé et ingénu à la fois, la franchise de vos yeux, tout dans votre personne m’inspire une sympathie réelle…
– Vous me comblez, monseigneur, fit Pardaillan avec une émotion qui surprit le maréchal; je n’ose croire vraiment que vos paroles contiennent autre chose qu’une politesse digne de votre grand esprit… Sans cela, je me serais emporté à de chimériques espérances…
Quelles étaient ces espérances? Le maréchal se dit qu’elles se rapportaient sans doute à la démarche du jeune homme.
– Cette sympathie est si vraie, reprit-il, que je vais vous conter une histoire. Il y a longtemps, bien longtemps que je ne l’ai racontée… Il me semble que cela me soulagera, et puis, décidément, votre air me touche plus que je ne l’ai jamais été. Vous m’êtes inconnu, et il me semble que si j’avais un fils, je le voudrais semblable à vous…
– Monseigneur! s’écria Pardaillan avec une étrange exaltation.
– Tenez, asseyez-vous là… en face de ce portrait, puisqu’il vous a frappé.
Pardaillan obéit et remarqua que le maréchal, en s’asseyant lui-même, se plaçait de façon à tourner le dos au portrait.
– Voilà, songea-t-il, un homme qui a dû atrocement souffrir…
– Cette femme, dit alors François de Montmorency, est la femme d’un de mes amis… ou plutôt elle l’a été… Elle était pauvre; son père était l’ennemi de la famille de mon ami: celui-ci la vit, l’aima… il l’épousa. Mais sachez bien que pour l’épouser, il dut braver la malédiction paternelle; il dut risquer de se mettre en révolte contre son père, haut et puissant seigneur… Le jour même du mariage, mon ami dut partir pour la guerre. Quand il revint, savez-vous ce qu’il apprit?
Pardaillan garda le silence.
– La jeune fille au front pur, continua François d’une voix très calme, eh bien, c’était une ribaude! Dès avant le mariage, elle trahissait mon ami… Jeune homme, méfiez-vous des femmes!
Le chevalier tressaillit en se rappelant les conseils que son père lui avait donnés en partant.