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– Bon! fit Pardaillan. Te voilà raisonnable. Et moi, me voici débarrassé de tes agaçants «monsieur l’officier». Maintenant, écoute-moi bien. Es-tu décidé à m’obéir? Réfléchis avant de t’engager.

Le pauvre laquais, par une mimique expressive, jura l’obéissance la plus fidèle.

– Très bien. Fais-moi donc le plaisir de retirer ce pourpoint galonné et armorié, ces chausses de drap jaune et cette toque à aigrette… Tu vas revêtir ma casaque et enfiler mes bottes, pendant que je me parerai du somptueux costume que tu portes si bien. C’est une lubie. Je veux voir quel air j’aurai en laquais de monsieur l’intendant de monseigneur.

Tout en parlant, l’aventurier aidait le laquais à se dévêtir; car le pauvre homme, tout tremblant, n’y fut pas arrivé tout seul. En quelques minutes, le changement fut opéré: Didier était vêtu en Pardaillan, et Pardaillan se carrait dans le costume armorié du laquais.

– Maintenant, couche-toi, monsieur l’officier, fit Pardaillan.

Le laquais obéit et se jeta sur le lit. Pardaillan lui couvrit la tête, comme on fait pour ne pas être gêné par la lumière du jour.

– Si tu entends la porte s’ouvrir, ajouta-t-il, tu te mettras à ronfler, et tu ne feras pas un mouvement, à moins que tu ne veuilles que je te coupe les deux oreilles…

Un grognement plaintif et étouffé lui apprit que Didier était disposé à l’obéissance la plus passive.

Alors, il sortit de la chambre et s’installa dans le couloir.

Il régnait dans ce couloir une certaine obscurité. Pardaillan se dirigea à tâtons vers le petit escalier tournant que nous avons signalé. Mais il n’avait pas fait deux pas que cette porte s’ouvrit et livra passage à un homme dont Pardaillan reconnut la tournure: c’était l’écuyer qui accompagnait le maréchal pendant son séjour à l’auberge des Ponts-de-Cé.

Le vieux routier fit immédiatement demi-tour. L’instant d’après, il était rejoint par l’homme:

– Monsieur de Pardaillan? que fait-il? murmura l’écuyer.

– Dort! souffla laconiquement Pardaillan.

L’écuyer entrouvrit doucement la porte, aperçut le faux Pardaillan sur le lit, entendit un ronflement sourd, et referma la porte en disant à voix basse.

– C’est bien; ne bouge pas d’ici; dès qu’il sera réveillé, viens me prévenir.

Là-dessus, celui que Pardaillan appelait l’écuyer du maréchal poursuivit son chemin à pas étouffés et descendit le grand escalier.

– Ouf! murmura l’aventurier. J’en ai la sueur dans le dos! Mais maintenant, je crois que je suis tranquille pour une heure ou deux. C’est bien le diable si je ne découvre pas le mystère, c’est-à-dire la personne que l’on cache dans cet hôtel, et qu’on tient tant à ne pas me laisser voir. Allons! À la découverte!…

Aussitôt il gagna le petit escalier et commença à descendre.

– Il fait noir comme dans un four, grommela-t-il. Je crains bien de m’être lancé sur une fausse piste.

Comme il achevait ces mots, il posait le pied sur l’étroit palier du premier étage. Là une porte était ménagée, qui permettait d’entrer dans les appartements du maréchal.

Pardaillan allait passer outre et continuer à descendre, lorsqu’à travers cette porte un bruit de voix lui parvint.

Vivement, il colla son oreille à la serrure.

Et, très nettement, il entendit prononcer son nom à diverses reprises.

*******

À peu près vers le moment où Pardaillan bâillonnait le laquais Didier, une chaise [25] sans armoiries s’arrêtait devant l’hôtel de Mesmes; un homme en sortait mystérieusement et pénétrait aussitôt dans l’hôtel.

Sans doute, c’était un personnage d’importance, car il fut introduit à l’instant même dans le cabinet du maréchal de Damville.

Celui-ci, en apercevant son visiteur, alla au-devant de lui avec une certaine émotion, en disant à voix basse:

– Vous ici!… quelle imprudence!…

– L’imprudence eût été plus grande encore si je m’étais rendu chez monseigneur de Guise ou chez Tavannes. Et pourtant, la chose est si grave que je devais vous prévenir au plus tôt. Depuis hier, je ne vis pas; j’ai pu tout à l’heure m’échapper de la Bastille sans éveiller de soupçons; je vais tout vous dire; il faut que Guise soit prévenu aujourd’hui. Il y va de notre tête à tous…

– Vous exagérez, Guitalens, fit Damville, qui, cependant, devant l’air effaré de son visiteur, ne put s’empêcher de pâlir.

Ce visiteur n’était autre, en effet, que Guitalens, le gouverneur de la Bastille.

– Voyons! qu’y a-t-il? reprit le maréchal.

– Sommes-nous seuls? Êtes-vous sûr qu’on ne peut nous entendre?

– Parfaitement sûr. Mais pour plus de précaution, venez.

Le maréchal introduisit alors Guitalens dans une étroite pièce qui faisait suite à son cabinet.

– Là! fit-il. Nous sommes maintenant séparés des gens de l’hôtel par mon cabinet, ma salle d’armes et une antichambre. Quant à cette porte, elle donne sur un escalier dérobé. Il n’y a que moi et Gille, mon intendant, qui puissions passer par là. Or, vous savez que Gille connaît toute notre affaire. Expliquez-vous donc sans crainte.

– Eh bien, fit Guitalens en tombant sur un fauteuil, il y a que nous sommes probablement perdus. Il y a un homme dans Paris qui connaît notre secret, et qui, selon son bon plaisir, peut nous envoyer à l’échafaud ou nous faire grâce.

– Un homme connaît notre secret! s’écria le maréchal en pâlissant. Prenez garde à ce que vous dites là!

– Hélas! ce n’est que trop vrai. Cet homme a assisté à notre dernière réunion de l’auberge de la Devinière. Je vous dis qu’il sait tout!

– Quel est cet homme? Comment s’appelle-t-il?

– Pardaillan, dit Guitalens.

– Pardaillan! s’écria Henri stupéfait. Un homme qui paraît la cinquantaine, bien qu’il ait plus de soixante ans, grand, maigre, sec, la moustache grise et rude?

– Pas du tout? Le Pardaillan dont je vous parle est un jeune homme. Je serais étonné qu’il ait plus de vingt-deux à vingt-trois ans. Œil glacial, bouche crispée par un singulier sourire, voix tantôt caressante, tantôt mordante, taille svelte, épaules larges, geste moqueur, la main toujours prête à chercher la garde de l’épée, voilà mon homme.

– En ce cas, c’est son fils! le fils dont il m’a parlé!

– Son fils! fit Guitalens sans comprendre.

– Oui; je m’entends; continuez… vous disiez que ce Pardaillan a surpris notre secret à l’auberge de la Devinière; un mot d’abord; êtes-vous sûr que ce jeune homme est seul à connaître le complot?

– Oui; je le crois du moins.

– En ce cas, nous pouvons nous rassurer; je sais un moyen de m’emparer de ce Pardaillan et de le réduire au silence. Mais comment avez-vous su?…

– Parce que je l’ai eu en mon pouvoir pendant quelques jours en ma qualité de gouverneur de la Bastille; il m’a été amené; on m’a recommandé de le surveiller étroitement…

– Mais alors, la question est des plus simples, fit le maréchal.

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[25] Chaise: siège fermé et couvert dans lequel on se faisait porter par deux hommes.