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– Voyons l’inscription! reprit-elle avec une curiosité impatiente.

– Regardez, Marie! fit le jeune homme en prenant la tapisserie des mains de la Dame en noir.

Cette tapisserie représentait une série de bouquets de fleurs de lis qui s’entrelaçaient et couraient autour de l’étoffe; au centre se dessinait un cartouche sur fond bleu; et c’est sur ce cartouche que se détachait en lettres d’or l’inscription suivante:

IE [5] CHARME TOUT.

Celle qu’on avait appelée Marie leva sur le jeune homme un regard interrogateur. Celui-ci frotta lentement ses mains pâles et dit avec un sourire heureux:

– Chère Marie, vous ne devinez pas?

– Non, mon bien-aimé Charles…

– Eh bien, ce sera là désormais votre devise, Marie… C’est moi qui ai trouvé cela!

– Oh! Charles… mon bon Charles…

– Écoutez la fin, Marie! Je voulais une devise pour vos meubles, pour votre argenterie, pour toute votre argenterie, pour toute votre maison, enfin! Je l’ai demandé à Ronsard et même à messire Jean Dorat, professeur au collège de France pour le latin et le grec; mais ils n’ont rien trouvé qui me plaise; alors je me suis mis à chercher moi-même, et j’ai trouvé cela, moi… Voyez-vous, Marie, il n’y a que l’amour pour inspirer les bonnes idées…

– Charles! Charles! Vous me rendez trop heureuse!…

– Écoutez donc la fin! dit le jeune bourgeois qu’on appelait Charles. Savez-vous où j’ai trouvé cette inscription? Devinez un peu…

– Comment devinerais-je, mon doux ami?

– Eh bien! s’écria Charles triomphalement, c’est dans votre nom!… «Ie charme tout» n’est que l’anagramme de «Marie Touchet», votre nom!… Vous n’avez qu’à vérifier…

Marie Touchet courut à un secrétaire, écrivit rapidement son nom et constata en effet que toutes les lettres de l’inscription: «Ie charme tout», se trouvaient dans «Marie Touchet».

Alors, toute rouge d’un réel bonheur, elle revint se jeter dans les bras de son amant qui la serra sur sa poitrine avec une indicible expression de tendresse.

Jeanne de Piennes avait assisté, immobile et douloureuse, à cette scène de bonheur intime et paisible.

«Comme ils s’aiment! songea-t-elle. Comme ils sont heureux, ce bon bourgeois et cette douce bourgeoise! Hélas! moi aussi, j’aurais pu être heureuse!…»

– Oui, Marie, disait à voix basse le jeune homme, oui, c’est à cela que j’ai songé ces temps derniers! Car c’est à toi seule que je rêve au fond de mon Louvre! Et tandis que ma mère me croit occupé à la destruction des huguenots, tandis que mon frère d’Anjou se demande si je songe au moyen de le tuer, tandis que Guise cherche à surprendre sur mon front le secret de sa destinée, moi je songe que je t’aime, toi seule, puisque seule tu m’aimes, et que dans Marie Touchet, il y a bien réellement «Ie charme tout»!

Marie écoutait ces paroles avec ivresse… Elle oubliait la présence de la Dame en noir.

– Sire! Sire! fit-elle, presque à haute voix, vous m’enivrez de bonheur.

– Sire! murmura Jeanne en tressaillant profondément. Le roi de France!…

Et dans sa pauvre imagination tant martyrisée, une secousse violente se produisit. Elle était devant Charles IX… Ce petit bourgeois pâle et sombre, c’était le roi!… Le roi de France!… L’homme que tant de fois elle avait rêvé d’approcher pour implorer justice… non pour elle, ah! certes! mais pour sa fille, pour sa Loïse!…

Haletante, la tête en feu, elle fit un pas en avant.

Charles IX avait enlacé Marie Touchet dans ses bras. Il reprit à demi-voix:

– Il n’y a pas de Sire, ici! Il n’y a pas de Majesté, tu entends, Marie? Il n’y a que Charles! Ton bon Charles, comme tu m’appelles… Car il n’y a que toi, Marie, pour dire que je suis bon et cela me soulage, vois-tu, cela jette une lumière dans l’horreur de mes pensées… Le roi! Je suis le roi!… Marie, je suis un pauvre enfant que sa mère déteste, que ses frères haïssent! Au Louvre, je n’ose pas manger, j’ai peur du verre d’eau qu’on m’apporte, j’ai peur de l’air que je respire… Ici, je mange, je dors, je bois sans crainte, ici! ah! je respire à pleins poumons! Regarde comme ma poitrine se dilate!…

– Charles! Charles! calme-toi…

Mais Charles IX s’exaltait. Ses yeux flamboyaient. Sa parole était devenue rauque et sifflante.

Jeanne, tremblante, se recula dans un angle obscur.

Une pâleur livide avait envahi le visage du roi. Le tremblement nerveux de ses mains s’accentua.

– Je te dis qu’ils veulent ma mort! grinça-t-il tout à coup sans prendre la précaution de baisser la voix. Ah! Marie, Marie! Sauve-moi, cache-moi!… J’ai lu dans leurs pensées, te dis-je! J’ai fouillé leurs consciences, et j’y ai vu ma condamnation écrite en lettres de flamme!

– Charles! par grâce, calme-toi!… Oh! voilà encore ton accès!… Charles! reviens à toi! Tu es près de moi… près de Marie!…

Charles IX avait repoussé Marie Touchet. La crise était terrible de soudaineté. Des deux mains, il se cramponnait au dossier d’un fauteuil. Une sueur froide ruisselait sur son visage; ses yeux sanglants se fixèrent dans le vide sur des êtres imaginaires, et il eut un éclat de rire qui résonna affreusement.

– Les misérables! gronda-t-il. Les voilà qui cherchent comment ils me tueront! Qui aura mon trône?… Est-ce toi, Guise infernal? Est-ce toi, Anjou? Est-ce toi, Béarn? Oh! tous! tous! les voilà qui complotent!… Et ceux-là qui s’avancent dans les ténèbres, qui est à leur tête?… Ce misérable Coligny… Ah! truands! attendez!… À moi mes gardes! Arrêtez-moi tous ces parpaillots! Passez-les-moi au fil de l’épée!… Ah! ils me tuent! au meurtre!… à moi!…

Les derniers mots expirèrent dans la gorge du roi, parmi des éclats de rire à faire frissonner les plus braves; il se renversa dans les bras de Marie Touchet, en proie à une crise effrayante, les yeux convulsés, les mains tordues…

Jeanne s’était élancée pour aider Marie.

– Oh! madame, balbutia celle-ci, par pitié pour mon pauvre Charles si malheureux, jamais un mot de ceci, je vous en supplie… à qui que ce soit au monde!…

– Rassurez-vous! dit Jeanne avec cette dignité douce et simple qui la faisait si admirable, je sais trop ce qu’est la douleur humaine, je sais trop qu’elle est la même auprès des trônes et sous les chaumes, et c’est la douleur qui m’a appris le silence…

Marie fit un signe de tête pour remercier. Et c’était touchant, cette prière faite à une humble ouvrière de tapisseries, par la maîtresse du roi, pour le roi!

– Puis-je vous être utile? reprit Jeanne.

– Non, non, fit vivement Marie; soyez remerciée et bénie… je connais ces redoutables crises… Charles, dans quelques instants, sera à lui… Voyez-vous, je n’ai qu’à le garder ainsi dans mes bras… il n’y a que cela qui le calme…

– En ce cas, je vous quitte… il ne faut pas qu’il s’aperçoive que sa faiblesse a eu un témoin…

– Ah! madame! s’écria Marie avec un élan de reconnaissance, vous avez toutes les délicatesses… Comme vous avez dû aimer!…

Un fugitif et douloureux sourire passa sur les lèvres décolorées de Jeanne, qui fit un signe d’adieu et se retira, s’évanouit plutôt, pareille à une ombre légère… sacrifiant l’immense intérêt qu’il y aurait eu pour elle à parler au roi.

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[5] On sait que l’i et le j s’écrivent de la même façon en lettres capitales. On écrivait «Iésus» pour Jésus, «Iérôme» pour Jérôme «Ie» pour Je, etc., etc., (Note de M. Zévaco.)