– Vous venez de me prouver que vous avez de l’esprit, comme vous avez prouvé hier que vous avez du cœur. Per bacco, monsieur! Vous avez une épée qui tranche et des mots qui assomment! Que diriez-vous si je vous proposais de mettre l’un et l’autre au service d’une cause noble et juste entre toutes, d’une sainte cause pour mieux dire! Et d’une princesse puissante, bonne, généreuse…
– Laissons la cause et voyons la princesse. Serait-ce Mme de Montpensier?
– Peuh! monsieur!…
– Oh! oh! Serait-ce Mme de Nemours?
– Non, certes! fit vivement Ruggieri. Mais tenez, ne cherchez pas! Qu’il vous suffise de savoir que c’est la princesse la plus puissante qu’il soit en France.
– Cependant, il faut bien que je sache à qui et à quoi j’engage ma foi?
– Juste! on ne peut plus juste! Venez donc, s’il vous plaît, demain soir, sur le coup de dix heures, au pont de bois, et frappez trois coups à la première maison qui est à droite du pont…
Pardaillan ne put s’empêcher de tressaillir en songeant à cette figure pâle qu’il avait cru entrevoir derrière le mystérieux treillis de la fenêtre grillée. En un instant, sa décision fut prise.
– On y sera! dit-il d’un ton bref.
– C’est tout ce que voulais… pour l’instant! répondit Ruggieri, qui fit une profonde salutation, où le chevalier crut démêler quelque chose d’ironique ou de menaçant.
Quelques instants plus tard, l’étrange visiteur avait disparu. Et Pardaillan se mit à songer:
«Je veux que le diable m’arrache un à un les poils de ma moustache si cette princesse, la plus puissante qui soit, ne s’appelle pas Catherine de Médicis! Quant à la cause noble et sainte entre toutes, nous verrons bien. En attendant, cet homme sait qui je suis, et moi j’ignore jusqu’à son nom!… Bon! Voyons si du moins ses écus ont un nom qui ait cours dans les tavernes!»
Il tira le sac du coffre, l’éventra, s’assit à la table et se mit à compter les écus qu’il rangea par piles des plus méthodiques, tandis qu’un large sourire hérissait plus que jamais sa moustache.
«Ils y sont, ma foi! Voilà bien les deux cents écus, tout battant neufs et à l’effigie de notre digne sire le roi! Mais c’est que je suis bien éveillé, par Pilate! Je ne rêve pas! Voici les pièces blanches, et voici le diamant… Tiens, tiens! est-ce que je serais en passe de devenir riche? Ah çà, mais je crois que je suis ému! Est-ce que j’aurais peur de la bonne fortune, moi qui n’ai jamais eu peur de la mauvaise?»
Pardaillan tout rêveur en était là de ses réflexions lorsque, pour la troisième fois, la porte s’ouvrit.
Il sursauta, tout de bon effaré, lui qui mettait son point d’honneur à ne s’effarer de rien… nil mirari [11], comme eût dit Jean Dorat, poète du roi, qui daignait citer Horace quand il ne se citait pas lui-même.
Mais presque aussitôt, son étonnement, sans diminuer d’intensité, changea de sujet. En effet, l’homme qui entrait était le vivant portrait de l’homme qui venait de sortir. C’était le même air de sombre orgueil, le même port de tête emphatique, les mêmes traits accentués, le même regard de flamme.
Seulement l’homme aux deux cents écus (René Ruggieri, on le sait) paraissait âgé de quarante-cinq ans. Il était de moyenne taille. Le feu de ses yeux se voilait d’hypocrisie. Il semblait se fier plus à la ruse qu’à la force.
Le nouveau venu, au contraire, n’accusait que vingt-cinq ans, était de haute stature; la franchise éclatait dans son regard, son orgueil était de la fierté.
Mais une lourde tristesse paraissait peser sur lui; il y avait dans cet homme on ne sait quoi de fatal. Ses gestes, comme ceux de Ruggieri, étaient emphatiques; mais sa voix avait une étrange expression de mélancolie.
Les deux hommes s’étudièrent un instant, et bien que l’un parût l’antithèse de l’autre, ils se sentirent tous deux comme rassurés par une indéfinissable sympathie.
– Êtes-vous le chevalier de Pardaillan? demanda ce troisième visiteur.
– Oui, monsieur, dit Pardaillan avec une douceur qui ne lui était pas habituelle. Me ferez-vous l’honneur de me dire qui j’ai la joie de recevoir dans mon pauvre logis?
À cette question, bien naturelle (bien que faite dans les termes amphigouriques de l’époque), l’étranger tressaillit, et pâlit légèrement. Puis, relevant la tête comme pour braver non pas le chevalier, mais la destinée, il répondit sourdement:
– C’est juste. La politesse veut que je vous dise mon nom.
– Monsieur, fit vivement Pardaillan, croyez bien que ma question m’a été inspirée par l’amitié dont je me sens porté envers vous. Si votre nom est un secret, je me croirais déshonoré à vous le demander.
– Mon nom n’est pas un secret, chevalier, dit alors l’inconnu avec une évidente amertume: je m’appelle Déodat.
Pardaillan fit un geste.
– Oui, continua le jeune homme, Déodat tout court. Déodat sans plus. C’est-à-dire un nom qui n’en est pas un. Un nom qui crie qu’on n’a ni père ni mère. Déodat, monsieur, signifie: donné à Dieu. En effet, je suis un enfant trouvé, ramassé devant le porche d’une église. Arraché à ce Dieu à qui mes parents inconnus m’avaient donné. Confié par le hasard à une femme qui a été pour moi plus qu’un Dieu. Voilà mon nom, monsieur, et l’histoire de ce nom. Cette histoire, je la dis à qui veut l’entendre, dans l’espoir qu’elle flagellera un jour ceux qui, m’ayant mis au monde, m’ont abandonné à la douleur.
L’imprévu de cette scène, la soudaineté de cette sorte de confession, le ton à la fois amer, sombre et fier de celui qui s’appelait Déodat produisirent une profonde impression sur le chevalier, qui, pour cacher son trouble, demanda machinalement:
– Et cette femme qui vous recueillit?
– C’est la reine de Navarre.
– Madame d’Albret!
– Oui, monsieur. Et ceci me rappelle à ma mission, que je vous demande pardon d’avoir oubliée pour vous entretenir de ma médiocre personne…
– Mon cher monsieur, fit Pardaillan, vous m’avez fort honoré en me traitant de prime abord en ami; votre personne, qu’il vous convient d’appeler médiocre, suscite à première vue une curiosité qui chez moi n’a rien eu de banal, croyez-le. Votre air me touche, et votre figure me revient tout à fait…
Le chevalier tendit la main.
Et sa figure à lui, rayonna d’une telle loyauté, son sourire fut empreint d’une si belle sympathie que le messager de Jeanne d’Albret parut bouleversé d’émotion et que son regard se voila.
– Monsieur! monsieur! fit-il d’une voix enrouée en saisissant et en étreignant la main de Pardaillan.
– Eh bien? sourit le chevalier.
– Vous ne me repoussez donc pas, vous! vous que je ne connais pas! vous que je vois depuis cinq minutes! vous ne méprisez donc pas celui qui n’a pas de nom!
– Vous repousser! Vous mépriser! Par Barabbas, mon cher! quand on a votre tournure, et ces épaules d’athlète, et cette bonne épée qui vous pend au côté, on ne peut être méprisé. Mais fussiez-vous faible, laid, désarmé, que je ne me croirais pas le droit de vous traiter comme vous dites pour un tel motif.