Finalement, il eut ce haussement d’épaules qui lui était familier et qui signifiait:
– Allons! le vin est tiré, il faudra bien le boire! Et au surplus, nous verrons bien!
En attendant, il se promit d’être prudent et de ne pas se rendre le lendemain au Pré-aux-Clercs où il avait rendez-vous avec Quélus et Maugiron.
«J’ai servi de mon mieux l’un de ces gentilshommes, songea-t-il. Quant à l’autre, je chercherai une occasion de lui rendre raison. Mais quant à aller au Pré-aux-Clercs, ce serait me jeter dans les bras des sbires que le duc d’Anjou ne manquera pas d’aposter et qui me conduiraient tout droit à la Bastille.»
Content d’avoir ainsi arrangé les choses, il se coucha en rêvant à Loïse.
En bas, dans la rue, le maréchal de Damville avait assisté à toute la scène sans reconnaître Pardaillan, qu’il avait à peine entrevu dans cette nuit sombre, il y avait plusieurs mois de cela, et dont il ignorait le nom comme la figure.
Sans bouger de la place où il s’était immobilisé, il avait vu l’intervention soudaine du jeune homme, le départ du duc d’Anjou et de ses acolytes, et enfin la rentrée de Pardaillan à l’auberge de la Devinière.
Lorsqu’il fut certain que la rue serait désormais paisible, il quitta son poste d’observation et, longeant les boutiques fermées, vint se placer devant la maison dans laquelle le duc d’Anjou avait voulu pénétrer.
Alors la question se posa de nouveau en lui:
«Quelle est cette Jeanne? Quelle est cette Loïse?… Elles! c’est certain! Coïncidence pour un nom, passe! Mais coïncidence pour les deux noms! Est-ce possible? Non, non! ce sont elles!… C’est elle qui est là!… Oh! il faut que je le sache, que je m’en assure!… Je reviendrai au jour… Oui, mais si, d’ici là, elle disparaît?… Non, il faut que je demeure ici jusqu’à ce que je sache!…»
Ses yeux levés interrogeaient, fouillaient, scrutaient fiévreusement le visage muet de la maison.
Des pensées tumultueuses se déchaînaient en lui.
Cette âme violente, cet esprit sombre eurent cette nuit-là leur veillée du crime.
Pensée d’amour, sursaut de la passion mal éteinte par le temps, projets de haine contre son frère, tous ces éléments se heurtaient, comme se heurtent les nuées d’orage accourues de tous les coins de l’horizon, et de leur choc formidable sortait le coup de tonnerre, jaillissait l’éclair livide d’une pensée de crime.
La nuit s’écoula.
Le jour se leva.
Peu à peu, les boutiques s’ouvrirent; la rue s’anima; les marchands ambulants passèrent et virent avec étonnement cet homme pâle qui tenait ses yeux fixés sur la maison… mais nul n’osa l’interroger, car dès que quelqu’un faisait mine de s’arrêter devant lui, l’inconnu lui dardait un tel regard, si dur, si impérieux, que le quelqu’un s’éloignait en toute hâte.
Henri de Montmorency ne bougeait pas.
Parfois un frisson l’agitait.
Tout à coup, là-haut, une fenêtre s’ouvrit, une tête de femme se montra l’espace d’une seconde; mais cette seconde avait suffi, Henri de Montmorency étouffa un cri…c’était Jeanne de Piennes!…
XVIII CATHERINE DE MÉDICIS
Il était neuf heures du soir. Dans la maison du Pont de bois où nous avons déjà introduit nos lecteurs, Catherine de Médicis et l’astrologue Ruggieri attendaient le chevalier de Pardaillan auquel, on s’en souvient, le Florentin avait donné rendez-vous.
La reine écrivait à une table, tandis que l’astrologue se promenait à pas lents, venant de temps à autre jeter un coup d’œil sur ce que Catherine écrivait, sans chercher d’ailleurs à cacher cette indiscrétion, mais comme un homme qui a le droit d’être indiscret- ou qui le prend.
Un monceau de lettres déjà cachetées étaient entassées dans une corbeille.
Et Catherine écrivait toujours. À peine une lettre finie, elle en commençait une autre.
La prodigieuse activité de cette reine se dépensait ainsi. Son esprit n’avait pas une minute de tranquillité. Avec une souplesse vraiment étonnante, elle passait d’un sujet à un autre presque sans réflexion préalable.
C’est ainsi qu’après une lettre de huit pages serrées où elle exposait à sa fille, la reine d’Espagne, la situation des partis religieux en France et où elle lui demandait de décider le roi d’Espagne à intervenir, elle écrivait à Philibert Delorme, son architecte, pour lui donner des indications d’une lucidité et d’une précision extraordinaires sur le palais des Tuileries; puis elle écrivait à Coligny en termes caressants pour l’assurer que la paix de Saint-Germain serait durable; puis elle achevait un billet à maître Jean Dorat; elle écrivait ensuite au pape, puis au maître de cérémonies pour lui dire d’organiser une fête. De temps à autre, et sans s’interrompre, elle jetait un mot bref.
– Ce jeune homme viendra-t-il?
– Certainement. Pauvre, sans appui, il ne voudra pas manquer l’occasion de faire fortune.
– C’est une rude épée, René.
– Oui, mais que voulez-vous faire de ce spadassin?
Catherine de Médicis posa la plume, jeta un profond regard sur l’astrologue et dit:
– J’ai besoin d’hommes, René. De grandes choses sont en l’air. Il me faut des hommes… et surtout j’ai besoin d’un bon spadassin, comme tu dis.
– Nous avons Maurevert.
– C’est vrai; mais Maurevert m’inquiète. Il en sait trop long maintenant. Et puis Maurevert a été touché à son dernier duel. Son bras a tremblé. Vienne une circonstance tragique, vienne une de ces secondes terribles où le sort d’un empire repose sur une épée… que cette épée tremble un millième de seconde… que le coup s’égare… et l’empire s’écroule peut-être… René, le bras de ce jeune homme ne tremble pas!
– Il sera à nous, rassurez-vous, Catherine.
La reine cacheta les dernières lettres qu’elle venait d’écrire et dit:
– À propos, René, l’hôtel que je t’ai fait construire est terminé. On m’en a remis les clefs ce matin.
– J’ai vu, ma reine, j’ai vu. J’en ai fait le tour par la rue du Four, la rue des Deux-Écus et la rue de Grenelle. C’est tout l’emplacement de l’hôtel de Soissons. Vous faites magnifiquement les choses.
– Que dis-tu de la tour [16] que je t’ai fait élever? fit Catherine en souriant.
– Je dis que jamais Paris n’aura vu une telle merveille de hardiesse élégante. C’est un rêve, pour un homme comme moi, que de pouvoir me rapprocher des étoiles, de dominer les flots de toits et la mer de lire de plus près ce grand livre que le Destin a tracé au-dessus de nos têtes, d’entrer pour ainsi dire de plain-pied dans les douze maisons célestes, et de n’avoir qu’à étendre la main pour toucher le zodiaque!…
Mais déjà l’esprit de Catherine suivait une autre piste.
– Oui, reprit-elle lentement, ce jeune homme me sera utile. As-tu essayé, René, d’établir sa destinée par la sublime connaissance que tu as des astres?
– Divers éléments me manquent encore; mais j’y arriverai. Au surplus, ma reine, pourquoi vous inquiéter à ce point de ce hère? N’avez-vous pas vos gentilshommes, vos créatures, vos femmes?
– Oui, René, j’ai mes cent cinquante demoiselles, et par elles, je sais ce que cent cinquante ennemis peuvent confier à l’oreille d’une maîtresse: oui, j’ai mes créatures jusque chez Guise, jusqu’en Béarn; et par ces créatures je connais les plans de ceux qui veulent ma mort, et au lieu d’être tuée, c’est moi qui tue; oui, j’ai mes gentilshommes et, par eux, je tiens le Louvre et Paris. Mais je me défie, René!…