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C’est à ce hasard bien plus qu’aux précautions du maréchal que le vieux Pardaillan dut d’ignorer la présence dans l’hôtel de Mesmes de Jeanne de Piennes et de sa fille.

Eût-il entrepris la délivrance de Jeanne s’il eût su cette présence?

Comme il n’entre pas dans notre dessein de montrer nos héros plus beaux que nature, nous devons dire que nous en doutons.

Qu’était-ce en effet que le vieux Pardaillan?

Un aventurier.

Son éducation morale n’existait pas; s’il avait le sens du beau et du bien, c’était encore à l’état naturel, c’est-à-dire en cet état où les appétits et les instincts de conservation personnelle dominent le reste.

À Margency, il avait eu, il est vrai, un beau mouvement de pitié.

Mais qui sait si dans ce cœur racorni, cette pitié eût encore parlé bien haut!

Quoi qu’il en soit, nous devons ajouter que le vieux Pardaillan aimait son fils.

Son inquiétude et sa douleur, au moment où il apprit que ce fils risquait fort d’être jeté dans une oubliette de la Bastille, se traduisirent par de nombreux jurons grommelés à voix basse, et par quelques rasades avalées d’un trait.

Nous ferons grâce au lecteur des réflexions qui se succédèrent dans le cerveau du vieux routier, pareilles à des images de cauchemar qui se succèdent sur un écran.

Sa conclusion fut ce qu’elle devait être:

– Je vais à l’instant même sortir de l’hôtel et me rendre à l’hôtel de la Devinière. Si quelqu’un veut s’opposer à ma sortie, ma foi, je tue! On s’expliquera ensuite.

Sur ce, il boucla son épée, s’assura qu’elle jouait bien dans le fourreau, et déjà il s’apprêtait à sortir de la chambre lorsque Damville parut.

– Eh bien, fit le maréchal, avez-vous fait un bon somme? Êtes-vous dispos pour ce soir, maître Pardaillan?

– Je vois, monseigneur, que vous êtes bien renseigné. Peste! vous avez des serviteurs qui savent tout voir et tout rapporter!

– La vérité est plus simple, fit Damville en rougissant un peu; j’ai voulu venir vous voir tout à l’heure, et comme on m’a assuré que vous dormiez, je n’ai pas voulu interrompre votre somme et j’ai commandé qu’on me prévînt dès que vous seriez éveillé, tant que j’avais hâte de vous voir…

– Hâte qui m’honore infiniment, monseigneur; quoi qu’il en soit, vous pouvez être tranquille! je suis maintenant capable de veiller trois jours et trois nuits s’il le faut.

– Je ne vous en demande pas tant: à minuit tout sera fini.

– Et à cette heure-là, je serai libre, monseigneur?

– Libre comme l’air; libre d’aller où bon vous semblera; mais bien entendu, cette chambre demeure à votre disposition pendant toute la campagne projetée. Rude campagne, je vous en préviens. Aussi, plus nous serons nombreux, mieux cela vaudra… À propos, ne m’avez-vous pas parlé d’un jeune homme… votre fils…

– Si fait, monseigneur, dit Pardaillan qui tressaillit.

– Le croyez-vous capable de donner, à l’occasion, un bon coup d’épée?

– Lui! Il ne rêve que plaies et bosses!

– Eh bien, amenez-le moi demain sans plus tarder. Où loge-t-il?

– Vers la montagne Sainte-Geneviève.

– L’endroit est singulier. Votre fils veut donc se faire abbé, ou devenir docteur?

– Non pas; mais il aime la compagnie de messieurs les écoliers, tous gens de cabaret, bons buveurs, grands spadassins, et plaisants diseurs de phébus [26].

– À la bonne heure. Ainsi, je puis compter sur ce jeune homme?

– Comme sur moi-même.

Le maréchal sortit.

– Voilà qui change les choses, murmura le vieux routier en dégrafant son épée; puisqu’il compte que je lui amènerai mon fils demain, il n’entreprendra rien aujourd’hui; ce soir à minuit, dès que je serai libre, je ferai un petit tour du côté de la Devinière, et nous verrons. D’ici là, inutile de risquer quelque algarade compromettante. Dormons!

Cette fois, Pardaillan se jeta sur son lit et s’endormit tout de bon jusqu’à l’heure du souper.

À dix heures, Henri de Montmorency prit ses dernières dispositions.

Gille, son écuyer, son intendant, son âme damnée pour tout dire, connut seul la retraite où Jeanne de Piennes et sa fille devaient être transportées. Il fut expédié en avant avec ordre de se tenir dans la rue de la Hache et de surveiller les abords de la maison à la porte verte.

Le vicomte d’Aspremont devait conduire la voiture jusqu’à l’entrée de la rue de la Hache. Là, il devait mettre pied à terre, tandis que le maréchal conduisant les chevaux par la bride, amènerait la voiture à l’entrée de la maison.

Quant à Pardaillan, il devait marcher en arrière-garde et s’arrêter à l’endroit même où s’arrêterait d’Aspremont.

De cette façon, le maréchal et son écuyer étaient les seuls à savoir en quel endroit précis la voiture s’était arrêtée. Pardaillan ignorait même toujours ce que cette voiture avait contenu.

À onze heures, Orthès, vicomte d’Aspremont, se présenta chez Pardaillan et lui dit:

– Quand il vous plaira, monsieur…

– Je suis prêt.

Les deux hommes descendirent ensemble. Pendant le trajet, Orthès mit Pardaillan au courant de ce que le maréchal avait décidé.

– Un dernier mot, mon cher adversaire, fit Pardaillan: savez-vous qui se trouve dans la voiture?

– Non. Et vous?…

– Je veux être pendu si je m’en doute.

Dans la cour de l’hôtel, la voiture attendait, prête à démarrer.

Sans doute la personne qu’elle devait transporter y était déjà installée, car les mantelets étaient soigneusement rabattus et fermés à clef…

D’Aspremont se plaça vivement en postillon.

Henri, à cheval, fit une dernière recommandation à Pardaillan.

– Nous irons au pas! tenez-vous à dix pas derrière la voiture et si quelqu’un veut approcher, n’hésitez pas… vous m’avez compris?

Pour toute réponse, Pardaillan montra l’épée nue qu’il tenait sous son manteau.

Il était en outre armé d’un pistolet et d’un poignard.

Sur un signe du maréchal, la grande porte de l’hôtel s’ouvrit; Henri prit la tête; la voiture suivit; Pardaillan se mit en marche, scrutant l’obscurité profonde de ses yeux perçants.

«Si nous sommes attaqués, se dit-il, ce ne sera sûrement pas aux abords de l’hôtel.»

À ce moment la voiture tournait dans une ruelle.

Un coup de feu retentit soudain et jeta un éclair dans la nuit.

– En avant! hurla le maréchal.

D’Aspremont, qui avait été visé sans être atteint, enfonça ses éperons dans les flancs du cheval conducteur, la voiture s’ébranla au galop, éveillant des échos de ferraille dans le quartier silencieux.

– Lâches! voleurs de femmes! rugit une voix rauque et altérée. Arrêtez! arrêtez!

La voiture et le maréchal fuyaient.

Cela s’était passé en une seconde…

À peine le coup de feu eût-il retenti, à peine le véhicule se fut-il lancé au galop, à peine ces quelques cris eurent-ils été jetés dans le silence, que Pardaillan aperçut une ombre qui courait derrière la voiture.

«Voilà le moment d’agir! songea-t-il. Ce truand ne se doute pas qu’il a beau courir, il y a quelqu’un derrière lui qui court aussi vite, qui va le rejoindre, et…»

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[26] Galimatias prétentieux.