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– Jamais! Jamais!

– Et je pourrai habiter cette chambre?

– Oui, oui!… Mais rentrez-moi, pour l’amour de la Vierge!… Je meurs!…

Le chevalier, sans se presser, réintégra l’aubergiste dans la chambre, et l’assit presque évanoui dans le fauteuil où Mme Landry s’empressa de lui bassiner les tempes avec du vinaigre.

– Ah! monsieur le chevalier, dit-elle avec un regard qui n’avait rien de trop sévère, quelle peur vous m’avez faite! Si pourtant vous aviez laissé tomber le pauvre cher homme… Il se fût tué sur le coup…

– Impossible…

– Sans aucun doute, mon cher! Vous fussiez tombé sur le ventre et vous eussiez rebondi sans vous faire mal, comme la balle d’une fronde…

Landry fut tellement stupéfait de l’explication qu’il acheva de s’évanouir.

Lorsqu’il revint à lui, il eut avec le chevalier de Pardaillan une explication, à la suite de laquelle il fut convenu que la belle chambre demeurerait le logis du jeune homme, et que même il pourrait prendre ses repas du soir dans la rôtisserie, à condition qu’il continuât le genre de services qu’avait rendus son père.

Ce à quoi le chevalier s’engagea d’honneur.

Et ce fut ainsi que la paix fut signée entre maître Landry Grégoire et l’aventurier.

Nous avons donc expliqué comment il se faisait que, si pauvre, Pardaillan fût logé, et bien logé, dans une des meilleures auberges de Paris. Ayant raconté comment il avait hérité de Giboulée, comment il avait acquis Pipeau et conquis son logis, il nous reste à dire comment il était devenu le maître de Galaor.

Un soir, le chevalier de Pardaillan sortait d’un bouge de la rue des Francs-Bourgeois où il venait de boire avec quelques truands de ses amis force mesure d’hypocras. Il était à peu près ivre. C’est-à-dire que sa fine moustache se hérissait plus que jamais, et que Giboulée en bataille derrière les mollets occupait toute la largeur de l’étroite rue. Il chantait un sonnet à la mode, que maître Ronsard [4] avait fait, disait-on, pour une puissante princesse.

Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle

Assise au coin du feu, devisant et filant,

Direz, chantant mes vers, et vous émerveillant:

– «Ronsard me célébrait du temps que j’étais belle!…»

– Par Pilate et Barabbas! grommela le chevalier en débouchant dans la rue de la Tixeranderie. Est-ce que, vraiment, je serai amoureux?… Hum! méfie-toi des femmes!… Oh! les sages conseils de M. de Pardaillan, mon père, où êtes-vous?…

Et il entama d’une belle voix juste et chaude le deuxième quatrain du tant joli sonnet:

Lors, vous n’aurez servante oyant cette merveille

Déjà sous le labeur à demi sommeillant,

Qui, au bruit de mon nom ne s’aille réveillant,

Bénissant votre nom de louange immortelle.

– Leurs cheveux fins sont comme des couleuvres qui étouffent! continua Pardaillan à demi-voix. Leur sourire empoisonne. Tudiable! et leurs yeux?… Ah! ses yeux, à elle!… Méfie-toi des femmes!…

Et les deux tercets – ou tiercets, comme on disait alors – s’envolèrent en un rythme à la fois ironique et mélancolique:

Je serai sous la terre, et, fantôme sans os,

Par les ombres myrteux je prendrai mon repos,

Vous serez au foyer une vieille accroupie,

Regrettant mon amour et votre fier dédain!

Vivez, si m’en croyez, n’attendez à demain:

Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie!…

– Hum! puissé-je être étripé si ce n’est là la plus jolie chute de sonnet qui soit jamais!…

– Au meurtre! au truand! cria une voix dans le lointain.

– Holà! fit Pardaillan, voilà un monsieur qui m’a tout l’air de s’en aller prendre son repos par les ombres myrteux!…

– À l’aide! Au guet! clama la voix – une voix de vieillard, semblait-il.

– Or çà, disait Pardaillan, les cris viennent de la rue Saint-Antoine: d’après les conseils de mon père, je dois tourner les talons et gagner la Devinière. Ainsi fais-je, il me semble!

Dès le premier appel, le jeune chevalier s’était d’ailleurs mis à courir avec la souplesse et l’agilité d’un homme qui a passé son adolescence à grimper aux arbres, à escalader les rochers, à traverser les torrents à la nage, et qui, plus d’une fois, avait dû demander son salut à ses jambes, devant quelque ennemi trop nombreux.

Il ne tarda pas à arriver rue Saint-Antoine.

– Tiens, fit-il, j’aurais pourtant juré que j’avais tourné vers la rue Saint-Denis!…

Là, il aperçut deux hommes que serraient de près une dizaine de truands. Tous les deux étaient à cheval. L’un d’eux tenait en main une troisième monture toute sellée. C’était un vieillard, vêtu comme un serviteur de grande maison. C’était lui qui criait:

– Au meurtre! Au feu! Au guet!

Mais les truands, sachant bien que personne n’interviendrait et que le guet, en entendant les cris, s’écarterait prudemment, ne s’occupaient pas du vieux, et entouraient l’autre cavalier qui, sans prononcer une parole, se défendait énergiquement, à preuve les deux francs-bourgeois qui étaient étendus sur la chaussée, le crâne fracassé.

Cependant cet homme, si vigoureux et si courageux qu’il fût, allait succomber.

Ses assaillants l’avaient acculé dans une encoignure et cherchaient à le désarçonner.

– Tenez bon, monsieur! cria tout à coup une voix calme et plutôt railleuse, on vient à vous!…

En même temps, Pardaillan surgit dans la mêlée et commença à faire pleuvoir sur les truands une grêle de coups. Il n’avait pas dégainé la fameuse Giboulée; mais saisissant par le cou les deux premiers de la bande qui lui tombèrent sous la main, il les rapprocha l’un de l’autre, d’un irrésistible et rapide mouvement; les deux faces se heurtèrent, les deux nez commencèrent à saigner; alors, par un mouvement inverse, Pardaillan les sépara, les poussa l’un à droite, l’autre à gauche, les lança, pareils à une double catapulte; chacun des truands alla rouler à dix pas, entraînant dans sa chute deux ou trois de ses camarades, et aussitôt le chevalier se plaça devant l’inconnu assailli, et d’un geste large, tira la flamboyante Giboulée…

Les truands furent-ils épouvantés de la manœuvre et de la force musculaire qu’elle prouvait?

Reconnurent-ils Pardaillan, qui avait parmi eux une réputation de tranche-montagne?

Toujours est-il qu’il se fit parmi eux un mouvement de retraite silencieuse et précipitée; en un instant, tous avaient disparu, emportant leurs blessés, comme des fantômes qui s’évanouissaient dans la nuit.

– Par la mordieu, mon brave! s’écria alors le cavalier inconnu, vous m’avez sauvé la vie!

Le chevalier de Pardaillan rengaina froidement son épée, souleva son chapeau, et dit:

– Savez-vous, monsieur, ce que je viens de faire?

– Eh! par le diable! Vous venez de me sauver, vous dis-je! Tudieu! quel poignet! quels rudes coups!…

– Non, monsieur, dit Pardaillan avec le même flegme, je viens de commettre un crime.

– Un crime? Çà! plaisantez-vous? s’écria le cavalier stupéfait.

– Non pas: j’ai désobéi au vœu formel de mon père. Et je crains bien qu’il ne m’en arrive malheur.

Ces derniers mots furent prononcés d’un ton glacial qui firent frissonner l’inconnu.

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[4] Pierre de Ronsard, Sonnets pour Hélène, XLIII (second livre).