Ayant tant bien que mal réparé l’accroc qu’il essayait de faire disparaître, Pardaillan remit son pourpoint, ceignit son épée et s’apprêta à sortir, résolu à conquérir coûte que coûte l’habit somptueux qu’il rêvait.
Mais avant de s’éloigner, il se mit à la fenêtre; juste à ce moment, il vit la Dame en noir qui sortait de la maison et prenait la direction de la rue Saint-Antoine. Au même instant, Loïse parut à la fenêtre.
Emporté peut-être par une sorte de bravade à la misère de son costume, par un défi à l’impossibilité d’être aimé tel qu’il se voyait, pour la première fois, d’un geste tout instinctif, il envoya un baiser…
Loïse rougit, il est vrai! mais elle demeura une seconde à regarder le chevalier, sans colère, puis, lentement, elle rentra.
«Oh! songea Pardaillan dont le cœur se mit à battre la chamade, mais on dirait qu’elle n’est pas indignée! Par Pilate! par Barabbas! Je ne pourrais donc espérer!… Oh! Il faut que, sur-le-champ, je parle à sa mère!…»
Un roué eût dit: Je vais profiter de l’absence de la mère pour aller me jeter aux pieds de cette belle enfant!…
Sans plus réfléchir, le chevalier s’élança, descendit quatre à quatre les escaliers, sortit à pied comme un coup de vent et rattrapa la Dame en noir au moment où elle tournait à gauche l’angle de la rue Saint-Denis et prenait la rue Saint-Antoine dans la direction de la Bastille.
Mais alors, il n’osa plus!
Il lui sembla qu’il avait à dire des choses énormes.
Et il se contenta de suivre la Dame en noir à distance respectueuse.
Arrivée non loin de la Bastille, Jeanne tourna à droite dans ce dédale de ruelles qui servaient de communication entre la rue Saint-Antoine et le port Saint-Paul.
Elle finit par s’arrêter dans la rue des Barrés, à l’endroit précis où s’était élevé jadis un couvent de carmes. Ces dignes moines étaient habillés de blanc et de noir; d’où le nom de barrés que leur donnait le peuple; d’où le nom de rue des Barrés qu’avait pris tout naturellement la rue qu’ils habitaient. Le couvent avait disparu, les carmes s’étant, sous Louis XII, transportés sur la montagne Sainte-Geneviève. Mais la rue continuait à s’appeler rue des Barrés. Plus tard, l’accent aigu de l’é finit par tomber, non pas de la plaque indicatrice, car il n’y en avait pas, mais de la prononciation populaire, et la rue s’appela dès lors rue des Barres… Nous donnons l’explication pour ce qu’elle vaut.
La maison devant laquelle Jeanne de Piennes s’était arrêtée était située sur l’emplacement même de l’ancien couvent des barrés; elle était entourée de beaux jardins; elle était petite, mais de belle apparence, bien qu’un peu mystérieuse.
Pardaillan vit la Dame en noir heurter le marteau, et, bientôt après, entrer dans la maison.
«Je lui parlerai quand elle sortira, pensa-t-il. Il faut que je lui parle!»
Et il se posta en sentinelle, à un bout de la rue.
Une servante robuste et méfiante avait introduit Jeanne et l’avait conduite au premier étage, dans une belle grande pièce agréablement meublée où rien ne manquait de ce qu’on appelle aujourd’hui le confortable.
À son entrée, un jeune homme et une femme qui étaient assis l’un près de l’autre tournèrent la tête.
– Ah! fit la femme, voici ma tapisserie!
– Bon! dit le jeune homme en s’adressant à Jeanne. Avez-vous tenu compte de l’inscription que je vous fis tenir?
– Oui, monsieur, dit Jeanne.
– Quelle inscription? demanda la femme d’une voix timide et très douce.
– Vous allez voir! répondit le jeune homme en frottant joyeusement ses mains pâles.
Ce jeune homme semblait âgé de vingt ans au plus. Il était habillé comme un riche bourgeois, de drap fin; son vêtement était noir; mais à sa toque de velours noir, resplendissait un diamant énorme.
Il était de taille moyenne, et paraissait de santé délicate; son visage était pâle et même bilieux; il avait le front bombé; les yeux sournois ne regardaient pas en face; la bouche se plissait ordinairement sous l’effort d’un sourire en général mauvais, parfois sinistre, mais qui, en ce moment, était plein d’une réelle cordialité; les mains s’agitaient et les doigts se contractaient par suite de quelque manie; peut-être ce jeune homme était-il atteint d’une maladie nerveuse. Parfois, il éclatait de rire subitement, sans motif, et ce rire, qui démentait le feu sombre du regard, était terrible à entendre, terrible à voir.
Quant à la femme, elle accusait trois ou quatre ans de plus que son compagnon. C’était une jolie blonde d’allure modeste et qui, dans une foule, ne devait pas provoquer ce murmure qui forme comme un sillage d’admiration sur le passage de certaines femmes souveraines par la beauté. Tout en elle était modestie, effacement presque craintif; mais elle avait des yeux d’une douceur infinie et d’une tendresse extraordinaire lorsqu’elle les posait sur le jeune homme. Cette modestie, cette douceur, cette tendresse constituaient le caractère essentiel de cette femme. Au premier coup d’œil, on devinait en elle un de ces êtres de dévouement très pur qui vivent d’un amour et meurent au besoin sans se plaindre.
– Voyons l’inscription! reprit-elle avec une curiosité impatiente.
– Regardez, Marie! fit le jeune homme en prenant la tapisserie des mains de la Dame en noir.
Cette tapisserie représentait une série de bouquets de fleurs de lis qui s’entrelaçaient et couraient autour de l’étoffe; au centre se dessinait un cartouche sur fond bleu; et c’est sur ce cartouche que se détachait en lettres d’or l’inscription suivante:
IE [5] CHARME TOUT.
Celle qu’on avait appelée Marie leva sur le jeune homme un regard interrogateur. Celui-ci frotta lentement ses mains pâles et dit avec un sourire heureux:
– Chère Marie, vous ne devinez pas?
– Non, mon bien-aimé Charles…
– Eh bien, ce sera là désormais votre devise, Marie… C’est moi qui ai trouvé cela!
– Oh! Charles… mon bon Charles…
– Écoutez la fin, Marie! Je voulais une devise pour vos meubles, pour votre argenterie, pour toute votre argenterie, pour toute votre maison, enfin! Je l’ai demandé à Ronsard et même à messire Jean Dorat, professeur au collège de France pour le latin et le grec; mais ils n’ont rien trouvé qui me plaise; alors je me suis mis à chercher moi-même, et j’ai trouvé cela, moi… Voyez-vous, Marie, il n’y a que l’amour pour inspirer les bonnes idées…
– Charles! Charles! Vous me rendez trop heureuse!…
– Écoutez donc la fin! dit le jeune bourgeois qu’on appelait Charles. Savez-vous où j’ai trouvé cette inscription? Devinez un peu…
– Comment devinerais-je, mon doux ami?
– Eh bien! s’écria Charles triomphalement, c’est dans votre nom!… «Ie charme tout» n’est que l’anagramme de «Marie Touchet», votre nom!… Vous n’avez qu’à vérifier…
Marie Touchet courut à un secrétaire, écrivit rapidement son nom et constata en effet que toutes les lettres de l’inscription: «Ie charme tout», se trouvaient dans «Marie Touchet».
Alors, toute rouge d’un réel bonheur, elle revint se jeter dans les bras de son amant qui la serra sur sa poitrine avec une indicible expression de tendresse.
Jeanne de Piennes avait assisté, immobile et douloureuse, à cette scène de bonheur intime et paisible.
«Comme ils s’aiment! songea-t-elle. Comme ils sont heureux, ce bon bourgeois et cette douce bourgeoise! Hélas! moi aussi, j’aurais pu être heureuse!…»
– Oui, Marie, disait à voix basse le jeune homme, oui, c’est à cela que j’ai songé ces temps derniers! Car c’est à toi seule que je rêve au fond de mon Louvre! Et tandis que ma mère me croit occupé à la destruction des huguenots, tandis que mon frère d’Anjou se demande si je songe au moyen de le tuer, tandis que Guise cherche à surprendre sur mon front le secret de sa destinée, moi je songe que je t’aime, toi seule, puisque seule tu m’aimes, et que dans Marie Touchet, il y a bien réellement «Ie charme tout»!