Des groupes nombreux, bourgeois et peuple mêlés, marchaient dans la direction du Louvre. La grande artère était devenue un fleuve d’hommes d’où montaient des murmures menaçants, parfois des éclats de voix.
Que se passait-il?
Pardaillan cherchait à ne pas perdre de vue la Dame en noir qui marchait à vingt pas devant lui.
À un moment, un de ces remous violents qui font tourbillonner les foules sans qu’on sache pourquoi se produisit. Jeanne, enveloppée dans ce remous, disparut. Le chevalier s’élança, distribuant force horions, jouant des coudes, et se frayant un passage à coups de bourrades; mais il ne retrouva plus la Dame en noir.
Alors il se laissa entraîner par la foule qui devenait plus serrée, plus compacte.
Devant lui, bras dessus, bras dessous, marchaient trois hommes, trois hercules, avec des cous de taureau, des faces rouges, des yeux menaçants. Et la foule, sur leur passage, vociférait:
– Vive Kervier! Vive Pezou! Vive Crucé!
– Quels sont ces trois éléphants? demanda Pardaillan à son plus proche voisin.
Le voisin, respectable bourgeois d’apparence cossue, regarda le chevalier de travers, mais voyant qu’il portait une belle rapière, il répondit poliment:
– Comment, monsieur! vous ne connaissez pas Crucé, l’orfèvre du pont de bois? Et Pezou, le boucher de la rue du Roi-de-Sicile? Et Kervier, le libraire de l’Université? Kervier, surtout! On voit bien que vous ne vous occupez pas de livres, monsieur.
– Excusez-moi, j’arrive de province, dit Pardaillan. Ah!… c’est là le boucher, le libraire et l’orfèvre? Bon! je suis content d’avoir vu cela, moi!
– Les trois grands amis de Monsieur de Guise! continua le bourgeois enthousiasmé.
– Peste! C’est bien de l’honneur pour Monsieur de Guise!
– Oui, monsieur! les défenseurs de la sainte religion, s’il vous plaît.
– Laquelle? demanda froidement Pardaillan.
– Laquelle? fit l’homme stupéfait. La nôtre, monsieur! Celle du pape! celle du roi! celle de la reine! celle du grand Guise! celle du peuple!
– Ah! très bien! Et que veut-elle, notre religion? Car une religion qui est à tant de gens doit être aussi un peu à moi…
– Ce qu’elle veut?… Écoutez!…
À ce moment, Pardaillan arrivait près du pont de bois. Là, une foule énorme, agitée de ces longues et puissantes ondulations, poussait des clameurs:
– Vive Guise!… Mort aux huguenots!
– Vous entendez? dit le bourgeois. Vous entendez le peuple? Or, vous le savez, vox populi, vox Dei!…
– Pardon, observa doucement le chevalier, je n’entends pas l’anglais…
– Ce n’est pas de l’anglais, monsieur, fit l’homme avec dédain. C’est du latin. Et ce latin-là signifie que la voix du peuple, c’est la voix de Dieu.
– Voilà qui est bon à savoir, dit Pardaillan. Ainsi, en ce moment, c’est Dieu qui crie: Mort aux parpaillots!
– Oui, monsieur! Et c’est Dieu aussi qui, par la voix de son peuple, acclame le grand Guise pour qui s’est réunie cette foule, le grand Guise qui entre aujourd’hui dans Paris et va passer ici pour se rendre au Louvre! Vive Guise! Mort à Béarn! Mort à Albret!…
Le bourgeois, à ce moment, fut séparé de Pardaillan par une poussée du peuple: une forte escouade d’arbalétriers et d’arquebusiers du guet déblayait les abords du pont pour laisser le passage libre à Henri de Guise dont on signalait l’approche.
Pardaillan était placé à l’entrée du pont, contre la première maison du côté gauche: une vieille bâtisse à demi ruinée, et qui probablement était abandonnée, car les fenêtres en étaient closes, tandis que toutes les autres maisons du pont laissaient voir des spectateurs jusque sur leurs toits.
Cependant, le chevalier remarqua que la première maison du côté droit qui faisait vis-à-vis à la bâtisse abandonnée était également fermée: une seule de ses fenêtres était ouverte, mais cette fenêtre était grillée d’un treillis épais.
Derrière ce treillis, dans l’ombre, Pardaillan crut voir un instant une figure de femme dont les yeux incandescents jetaient des regards de flamme sur la foule, qui sourdement grondait:
– Mort aux huguenots!…
Pourquoi?… Il n’y avait pas à ce moment de huguenots dans Paris. Ou s’il y en avait, ils se cachaient! Et d’ailleurs, la paix signée à Saint-Germain [6] n’avait-elle pas promis aux protestants la tranquillité dans la capitale?
Pardaillan vit tout à coup l’orfèvre, le boucher et le libraire, Crucé, Pezou et Kervier, parcourir vivement des groupes et donner un mot d’ordre. Dès qu’ils avaient passé, on criait de plus belle:
– Sus au parpaillot! Mort à Béarn! À l’eau, Albret!…
Alors Crucé, Pezou et Kervier vinrent se poster sur le côté gauche du pont, à trois pas du chevalier.
– Par Pilate et Barabbas! grommela-t-il, je crois que je vais voir aujourd’hui des choses intéressantes!…
– Ah! ah! hurlait à ce moment Crucé, voici M. de Biron qui passe! Biron le boiteux!…
– Et M. de Mesmes, seigneur de Malassise! ajouta Kervier.
– Les signataires de la paix de Saint-Germain! vociféra Pezou. Les amis des damnés huguenots!…
– Oh! une paix boiteuse! ricana tout haut l’orfèvre, en désignant Biron qui boitait en effet.
– Et mal assise! compléta le libraire en montrant du doigt le sire de Mesmes de Malassise.
Autour d’eux, la foule trépigna de joie et hurla:
– À bas la paix de Saint-Germain! À bas la paix boiteuse et mal assise! Mort aux parpaillots!
Crucé leva les yeux vers la fenêtre grillée où Pardaillan avait cru remarquer un visage de femme. Cette fois, c’était un visage d’homme qui apparaissait derrière le treillis épais. Cet homme échangea un rapide signal avec Crucé, puis disparut dans l’intérieur…
Pénétrons un instant dans cette maison, la première, avons-nous dit, sur le côté droit du pont.
Là, dans la pièce à la fenêtre grillée, une femme grande, maigre, tout enveloppée de noir, avec une tête d’oiseau de proie, nez de vautour, bouche serrée, regard perçant, est assise dans un vaste fauteuil.
Cette femme, c’est la veuve d’Henri II, la mère de Charles IX, Catherine de Médicis…
Près d’elle, un homme jeune encore, et qui a dû être fort beau, emphatique de geste, théâtral d’allure, avec on ne sait quoi de souple dans la démarche, et de félin dans les attitudes…
Cet homme, c’est Ruggieri, l’astrologue!…
Que font-ils là tous les deux? Quelles mystérieuses accointances permettent à l’astrologue florentin de garder devant la reine cette attitude où il y a plus de caresse que de respect? Quelle sinistre besogne les a unis dans cette maison?
Catherine frappe nerveusement du bout du pied. Elle paraît impatiente. Parfois elle frissonne.
– Patience, patience, Catharina mia, dit Ruggieri en souriant d’un sourire livide.
– Et tu es sûr, René, qu’elle est à Paris? Voyons! répète-moi voir un peu cela!
– Tout à fait sûr! La reine de Navarre est entrée hier secrètement dans Paris. Jeanne d’Albret est sans doute venue voir quelque important personnage.
– Mais comment l’as-tu su, René?… Parle, mon ami, parle!
– Eh! comment l’aurais-je su, sinon par la belle Béarnaise que vous avez placée près d’elle?
– Alice de Lux?…
– Elle-même! Ah! c’est une fille précieuse et une fidèle espionne…
– Et tu es sûr que Jeanne d’Albret va passer sur ce pont?