Le chevalier tendit la main.
Et sa figure à lui, rayonna d’une telle loyauté, son sourire fut empreint d’une si belle sympathie que le messager de Jeanne d’Albret parut bouleversé d’émotion et que son regard se voila.
– Monsieur! monsieur! fit-il d’une voix enrouée en saisissant et en étreignant la main de Pardaillan.
– Eh bien? sourit le chevalier.
– Vous ne me repoussez donc pas, vous! vous que je ne connais pas! vous que je vois depuis cinq minutes! vous ne méprisez donc pas celui qui n’a pas de nom!
– Vous repousser! Vous mépriser! Par Barabbas, mon cher! quand on a votre tournure, et ces épaules d’athlète, et cette bonne épée qui vous pend au côté, on ne peut être méprisé. Mais fussiez-vous faible, laid, désarmé, que je ne me croirais pas le droit de vous traiter comme vous dites pour un tel motif.
– Ah! monsieur, voilà bien longtemps que je n’ai eu un pareil moment de joie! Je sens dans votre attitude et dans vos yeux et dans votre voix une générosité de cœur qui me touche plus que je ne puis dire. Je vous devine supérieur à tant de hauts seigneurs et de princes que j’ai approchés…
Et celui que nous appelons Déodat, puisque tel était son nom, couvrit un instant ses yeux d’une de ses mains.
– Lubin! Lubin! vociféra Pardaillan.
– Qu’y a-t-il? fit Déodat.
– Il y a, mon cher, qu’une conversation commencée en ces termes ne peut dignement s’achever qu’à table. Voici midi qui sonne. Et pour tout honnête homme, midi est l’heure du dîner, quand toutefois l’honnêteté s’unit au moyen de dîner, ce qui est mon cas aujourd’hui. Lubin! Çà, moine fieffé, je te couperai les oreilles!
– Ah chevalier! vous me dilatez le cœur!
– Écoutez. Convenons d’une chose, tant que vous me ferez l’honneur d’être de mes amis: vous vous appelez Déodat. Moi, je m’appelle Jean. Eh bien, ne nous connaissons pas d’autre nom, ni l’un ni l’autre!
Cette proposition, d’une si ingénieuse délicatesse, fit tomber chez Déodat les derniers voiles de cette ombrageuse fierté et de cette pesante tristesse que nous avons signalées. Il s’épanouit, et apparut alors tel qu’il était réellement, doué d’une étrange beauté, d’une noblesse d’attitudes et d’une douceur de physionomie que Pardaillan avait démêlées d’instinct.
– Lubin! Lubin! appela de nouveau le chevalier. Lubin, ajouta-t-il, c’est le garçon de la rôtisserie. Figurez-vous que ce drôle est un ancien moine qui a quitté son couvent et s’est fait garçon de la Devinière, par amour des pâtés et des poulardes! Quand je suis riche et de bonne humeur, je m’amuse à le faire boire; et bien qu’il ait passé la cinquantaine, il me tient tête fort convenablement… Ah! le voici!
C’était Lubin, en effet, mais Lubin flanqué de Landry en personne. Landry avait monté les étages avec la majestueuse rapidité d’une outre qui s’élève dans les airs. En effet, Lubin l’avait poussé au derrière. Et Landry apparaissait avec un sourire large d’une aune, le bonnet à la main, ce qui ne lui arrivait jamais, la bouche en cœur et les deux poings sur son ventre.
– Que diable faites-vous? demanda Pardaillan étonné de cette attitude.
– Je cherche, dit Landry en soufflant, à faire rentrer ce maudit ventre… mais je n’y arrive pas… Monseigneur me pardonnera… de ne pas m’incliner.
– C’est à moi que vous parlez?
– Oui, monsieur… Monseigneur, veux-je dire! fit Landry en jetant un oblique regard éperdu sur les piles d’écus restées sur la table.
– Bon! bon! fit Pardaillan qui reprit instantanément son froid et immobile sourire figue et raisin, vous savez déjà que de simple chevalier, je deviens prince. Vous êtes bien informé, maître Landry.
L’aubergiste ouvrit des yeux énormes.
Pardaillan continua:
– Veuillez donc, s’il vous plaît, nous traiter comme des princes du sang (Déodat pâlit affreusement à ce mot) et nous monter en conséquences les éléments d’un dîner princier, ou plutôt royal (Déodat fut agité comme d’une secousse). Savoir: un bon morceau bien rissolé; deux de ces andouillettes grillées qui font la gloire de votre auberge; une de ces tartes aux prunes dont la belle madame Huguette détient le secret; sans compter quelque jambon, de ceux qui sont à gauche de la troisième poutre, dans la cuisine; sans compter quelque légère omelette bien soufflée. Avec cela, deux flacons de saumurois, de celui de l’an 1556, plus deux de ces bouteilles des côtes de Mâcon, et pour finir deux flacons de ce bordelais que vous réservez à maître Ronsard.
– Très bien, monseigneur! fit Landry.
– Amen! dit Lubin en claquant de la langue; car l’ancien moine se voyait déjà vidant les fonds des bienheureux flacons énoncés. Ô mon digne frère Thibaut, ajouta-t-il, la larme à l’œil, que n’êtes-vous là [12]?…
Un quart d’heure plus tard, Jean et Déodat, le chevalier et l’homme sans nom, s’attablaient devant les richesses gastronomiques rangées avec amour par Lubin. Celui-ci voulait servir à table. Mais au grand désespoir de l’ancien moine, Pardaillan avait fermé sa porte en disant qu’il se servirait lui-même, tout prince qu’il était subitement devenu.
– Mon cher Jean, dit alors Déodat, vous me voyez ébahi, ravi et tout ému de cette amitié que vous voulez bien me témoigner du premier coup. Mais cela ne doit pas m’empêcher d’accomplir ma mission.
– Bon! je la connais!
– Vous la connaissez?
– Oui. La reine de Navarre vous envoie me dire qu’elle me remercie encore de l’avoir tirée, hier, des mains de ces enragés: elle vous charge de me réitérer l’offre qu’elle m’a faite d’entrer à son service; et enfin, elle m’adresse par votre entremise quelque bijou précieux. Est-ce bien cela?
– Comment savez-vous?…
– C’est bien simple. J’ai reçu ce matin un ambassadeur de certain grand seigneur qui m’a donné un fort beau diamant et qui m’a demandé si je voulais servir son maître; j’ai ensuite reçu un mystérieux député qui m’a remis deux cents écus et m’a fait savoir que certaine princesse me veut compter parmi ses gentilshommes. Enfin, vous voici, vous le troisième. Et je suppose que l’ordre logique des choses va se continuer.
– Voici en effet le bijou, fit Déodat en tendant au chevalier une splendide agrafe composée de trois rubis.
– Que vous disais-je! s’écria Pardaillan qui saisit l’agrafe somptueuse et fulgurante.
– Sa Majesté, continua Déodat, m’a chargé de vous dire qu’elle avait distrait ce bijou de certain sac que vous avez dû voir. Elle ajoute que jamais elle n’oubliera ce qu’elle vous doit. Et quant à prendre rang dans son armée, vous le ferez quand cela vous conviendra.
– Mais, demanda Pardaillan, vous avez donc rencontré la reine?
– Je ne l’ai pas rencontrée: je l’attendais à Saint-Germain, d’où Sa Majesté est partie pour Saintes après m’avoir donné la commission qui me vaut le bonheur insigne d’être devenu votre ami.
– Bon. Une autre question: avez-vous rencontré, en montant ici, un homme enveloppé d’un manteau, paraissant âgé de quarante à cinquante ans?
– Je n’ai rencontré personne, fit Déodat.
– Dernière question: quand repartez-vous?
– Je ne repars pas, répondit Déodat dont la physionomie redevint sombre; la reine de Navarre m’a chargé de diverses missions qui me demanderont du temps, et puis, j’ai aussi à m’occuper un peu de… moi-même.
– Bon. En ce cas, votre logement est tout trouvé; vous vous installez ici.
[12] Que le lecteur prenne patience. Ce frère Thibaut fera bientôt son apparition dans notre récit. Nous ne croyons pas inutile de dire ici que ce Lubin et ce Thibaut sont justement les mêmes qui eurent l’honneur, sous François 1er, d’être chansonnés par Clément Marot. (Note de M. Zévaco.)