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Les adieux consommés, il demeura dans sa voiture pendant cinq minutes qui lui parurent longues. Pourquoi la femme ne démarrait-elle pas? Se masturbait-elle en écoutant du Brahms? Songeait-elle au contraire à sa carrière, à ses nouvelles responsabilités, et si oui s'en réjouissait-elle? Enfin, la Golf de la généticienne quitta le parking; il était de nouveau seul. La journée avait été superbe, elle était encore chaude. En ces semaines du début de l'été, tout paraissait figé dans une immobilité radieuse; pourtant, Djerzinski en était conscient, la durée des jours avait déjà commencé à décroître.

Il avait travaillé dans un environnement privilégié, songea-t-il en démarrant à son tour. À la question: «Estimez-vous, vivant à Palaiseau, bénéficier d'un environnement privilégié?», 63% des habitants répondaient: «Oui.» Cela pouvait se comprendre; les bâtiments étaient bas, entrecoupés de pelouses. Plusieurs hypermarchés permettaient un approvisionnement facile; la notion de qualité de vie semblait à peine excessive, concernant Palaiseau.

En direction de Paris, l'autoroute du Sud était déserte. Il avait l'impression d'être dans un film de science-fiction néo-zélandais, vu pendant ses année d'étudiant: le dernier homme sur Terre, après la disparition de toute vie. Quelque chose dans l'atmosphère évoquait une apocalypse sèche.

Djerzinski vivait rue Frémicourt depuis une dizaine d'années; il s'y était habitué, le quartier était calme. En 1993, il avait ressenti la nécessité d'une compagnie; quelque chose qui l'accueille le soir en rentrant. Son choix s'était porté sur un canari blanc, un animal craintif. Il chantait, surtout le matin; pourtant, il ne semblait pas joyeux; mais un canari peut-il être joyeux? La joie est une émotion intense et profonde, un sentiment de plénitude exaltante ressenti par la conscience entière; on peut la rapprocher de l'ivresse, du ravissement, de l'extase. Une fois, il avait sorti l'oiseau de sa cage. Terrorisé, celui-ci avait chié sur le canapé avant de se précipiter sur les grilles à la recherche de la porte d'entrée. Un mois plus tard, il renouvela la tentative. Cette fois, la pauvre bête était tombée par la fenêtre; amortissant tant bien que mal sa chute, l'oiseau avait réussi à se poser sur un balcon de l'immeuble en face, cinq étages plus bas. Michel avait dû attendre le retour de l'occupante, espérant ardemment qu'elle n'ait pas de chat. Il s'avéra que la fille était rédactrice à 20 Ans; elle vivait seule et rentrait tard. Elle n'avait pas de chat.

La nuit était tombée; Michel récupéra le petit animal qui tremblait de froid et de peur, blotti contre la paroi de béton. À plusieurs reprises, généralement en sortant ses poubelles, il croisa de nouveau la rédactrice. Elle hochait la tête, probablement en signe de reconnaissance; il hochait de son côté. Somme toute, l'incident lui avait permis d'établir une relation de voisinage, en cela, c'était bien.

Par ses fenêtres on pouvait distinguer une dizaine d’immeubles, soit environ trois cents appartements. En général, lorsqu'il rentrait le soir, le canari se mettait à sirfler et à gazouiller, cela durait cinq à dix minutes; puis il changeait ses graines, sa litière et son eau. Cependant, ce soir-là, il fut accueilli par le silence. Il s'approcha de la cage: l'oiseau était mort. Son petit corps blanc, déjà froid, gisait de côté sur la litière de gravillons.

Il dîna d'une barquette de loup au cerfeuil Monoprix Gourmet, qu'il accompagna d'un Valdepenas médiocre. Après une hésitation il déposa le cadavre de l'oiseau dans un sac plastique qu'il lesta d'une bouteille de bière, et jeta le tout dans le vide-ordures. Que faire d'autre? Dire une messe?

Il n'avait jamais su où aboutissait ce vide-ordures à l'ouverture exiguë (mais suffisante pour contenir le corps d'un canari). Cependant il rêva de poubelles gigantesques, remplies de filtres à café, de raviolis en sauce et d'organes sexuels tranchés. Des vers géants, aussi gros que l'oiseau, armés de becs, attaquaient son cadavre. Ils arrachaient ses pattes, déchiquetaient ses intestins, crevaient ses globes oculaires. Il se redressa dans la nuit en tremblant; il était à peine une heure et demie. Il avala trois Xanax. C'est ainsi que se termina sa première soirée de liberté.

2

Le 14 décembre 1900, dans une communication faite à l'Académie de Berlin sous le titre Zur Théorie des Geseztes der Energieverteilung in Normalspektrum, Max Planck introduisit pour la première fois la notion de quantum d'énergie, qui devait jouer un rôle décisif dans l'évolution ultérieure de la physique. Entre 1900 et 1920, sous l'impulsion principalement d'Einstein et de Bohr, des modélisations plus ou moins ingénieuses tentèrent d'accorder le nouveau concept au cadre des théories antérieures; ce n'est qu'à partir du début des années vingt que ce cadre apparut irrémédiablement condamné.

Si Niels Bohr est considéré comme le véritable fondateur de la mécanique quantique, ce n'est pas seulement en raison de ses découvertes personnelles, mais surtout de l'extraordinaire ambiance de créativité, d'effervescence intellectuelle, de liberté d'esprit et d'amitié qu'il sut créer autour de lui. L'Institut de physique de Copenhague, fondé par Bohr en 1919, devait accueillir tout ce que la physique européenne comptait de jeunes chercheurs. Heisenberg, Pauli, Born y firent leur apprentissage. Un peu plus âgé qu'eux, Bohr était capable de consacrer des heures à discuter le détail de leurs hypothèses, avec un mélange unique de perspicacité philosophique, de bienveillance et de rigueur. Précis, voire maniaque, il ne tolérait aucune approximation dans l'interprétation des expériences; mais, non plus, aucune idée neuve ne lui paraissait a priori folle, aucun concept classique intangible. II aimait inviter ses étudiants à le rejoindre dans sa maison de campagne de Tisvilde; il y recevait des scientifiques d'autres disciplines, des hommes politiques, des artistes; les conversations passaient librement de la physique à la philosophie, de l'histoire à l'art, de la religion à la vie quotidienne. Rien de comparable ne s'était produit depuis les premiers temps de la pensée grecque. C'est dans ce contexte exceptionnel que furent élaborés, entre 1925 et 1927, les termes essentiels de l'interprétation de Copenhague, qui invalidait dans une large mesure les catégories antérieures de l'espace, de la causalité et du temps.

Djerzinski n'était nullement parvenu à recréer autour de lui un tel phénomène. L'ambiance au sein de l'unité de recherches qu'il dirigeait était, ni plus ni moins, une ambiance de bureau. Loin d'être les Rimbaud du microscope qu'un public sentimental aime à se représenter, les chercheurs en biologie moléculaire sont le plus souvent d'honnêtes techniciens, sans génie, qui lisent Le Nouvel Observateur et rêvent de partir en vacances au Groenland. La recherche en biologie moléculaire ne nécessite aucune créativité, aucune invention; c'est en réalité une activité à peu près complètement routinière, qui ne demande que de raisonnables aptitudes intellectuelles de second rang. Les gens font des doctorats, soutiennent des thèses, alors qu'un Bac + 2 suffirait largement pour manœuvrer les appareils. «Pour avoir l'idée du code génétique, aimait à dire Desplechin, le directeur du département biologie du CNRS, pour découvrir le principe de la synthèse des protéines, là, oui, il fallait un petit peu mouiller sa chemise. D'ailleurs vous remarquerez que c'est Gamow, un physicien, qui a mis le nez en premier sur l'affaire. Mais le décryptage de l'ADN, pfff… On décrypte, on décrypte. On fait une molécule, on fait l'autre. On introduit les données dans l'ordinateur, l'ordinateur calcule les sous-séquences. On envoie un fax dans le Colorado: ils font le gène B27, on fait le C33. De la cuisine. De temps en temps il y a un insignifiant progrès d'appareillage; en général ça suffit pour qu'on vous donne le Nobel. Du bricolage; de la plaisanterie.»