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– Frénésie! dit Stavroguine.

– Pourquoi, pourquoi ne voulez-vous pas? Vous avez peur? C’est parce que vous ne craignez rien que j’ai jeté les yeux sur vous. Mon idée vous paraît absurde, n’est-ce pas? Mais, pour le moment, je suis encore un Colomb sans Amérique: est-ce qu’on trouvait Colomb raisonnable avant que le succès lui eût donné raison?

Nicolas Vsévolodovitch ne répondit pas. Arrivés à la maison Stavroguine, les deux hommes s’arrêtèrent devant le perron.

– Écoutez, fit Verkhovensky en se penchant à l’oreille de Nicolas Vsévolodovitch: – je vous servirai sans argent: demain j’en finirai avec Marie Timoféievna… sans argent, et demain aussi je vous amènerai Lisa. Voulez-vous Lisa, demain?

Stavroguine sourit: «Est-ce que réellement il serait devenu fou?» pensa-t-il.

Les portes du perron s’ouvrirent.

– Stavroguine, notre Amérique? dit Verkhovensky en saisissant une dernière fois la main de Nicolas Vsévolodovitch.

– À quoi bon? répliqua sévèrement celui-ci.

– Vous n’y tenez pas, je m’en doutais! cria Pierre Stépanovitch dans un violent transport de colère. – Vous mentez, aristocrate vicieux, je ne vous crois pas, vous avez un appétit de loup!… Comprenez donc que votre compte est maintenant trop chargé et que je ne puis vous lâcher! Vous n’avez pas votre pareil sur la terre! Je vous ai inventé à l’étranger; c’est en vous considérant que j’ai songé à ce rôle pour vous. Si je ne vous avais pas vu, rien ne me serait venu à l’esprit!…

Nicolas Vsévolodovitch monta l’escalier sans répondre.

– Stavroguine! lui cria Verkhovensky, – je vous donne un jour… deux… allons, trois; mais je ne puis vous accorder un plus long délai, il me faut votre réponse d’ici à trois jours!

CHAPITRE IX [24] UNE PERQUISITION CHEZ STEPAN TROPHIMOVITCH.

Sur ces entrefaites se produisit un incident qui m’étonna, et qui mit sens dessus dessous Stépan Trophimovitch. À huit heures du matin, Nastasia accourut chez moi et m’apprit qu’une perquisition avait eu lieu dans le domicile de son maître. D’abord je ne pus rien comprendre aux paroles de la servante, sinon que des employés étaient venus saisir des papiers, qu’un soldat en avait fait un paquet et l’avait «emporté dans une brouette». Je me rendis aussitôt chez Stépan Trophimovitch.

Je le trouvai dans un singulier état: il était défait et agité, mais en même temps son visage offrait une incontestable expression de triomphe. Sur la table, au milieu de la chambre, bouillait le samovar à côté d’un verre de thé auquel on n’avait pas encore touché. Stépan Trophimovitch allait d’un coin à l’autre sans se rendre compte de ses mouvements. Il portait sa camisole rouge accoutumée, mais, en m’apercevant, il se hâta de passer son gilet et sa redingote, ce qu’il ne faisait jamais quand un de ses intimes le surprenait en déshabillé. Il me serra chaleureusement la main.

– Enfin un ami! (il soupira profondément.) Cher, je n’ai envoyé que chez vous, personne ne sait rien. Il faut dire à Nastasia de fermer la porte et de ne laisser entrer personne, excepté, bien entendu, ces gens-là… Vous comprenez?

Il me regarda d’un œil inquiet, comme s’il eût attendu une réponse. Naturellement, je m’empressai de le questionner; son récit incohérent, souvent interrompu et rempli de détails inutiles, m’apprit tant bien que mal qu’à sept heures du matin était «brusquement» arrivé chez lui un employé du gouverneur…

– Pardon, j’ai oublié son nom. Il n’est pas du pays, mais il paraît que Lembke l’a amené avec lui; quelque chose de bête et d’allemand dans la physionomie. Il s’appelle Rosenthal.

– N’est-ce pas Blum?

– Blum. En effet, c’est ainsi qu’il s’est nommé. Vous le connaissez? Quelque chose d’hébété et de très content dans la figure, pourtant très sévère, roide et sérieux. Un type de policier subalterne, je m’y connais. Je dormais encore, et, figurez-vous, il a demandé à «jeter un coup d’œil» sur mes livres et sur mes manuscrits, oui, je m’en souviens, il a employé ces mots. Il ne m’a pas arrêté, il s’est borné à saisir des livres… Il se tenait à distance, et, quand il s’est mis à m’expliquer l’objet de sa visite, il paraissait craindre que je… enfin il avait l’air de croire que je tomberais sur lui immédiatement, et que je commencerais à le battre comme plâtre. Tous ces gens de bas étage sont comme ça, quand ils ont affaire à un homme comme il faut. Il va de soi que j’ai tout compris aussitôt. Voilà vingt ans que je m’y prépare. Je lui ai ouvert tous mes tiroirs et lui ai remis toutes mes clefs; je les lui ai données moi-même, je lui ai tout donné. J’étais digne et calme. En fait de livres, il a pris les ouvrages de Hertzen publiés à l’étranger, un exemplaire relié de la «Cloche», quatre copies de mon poème, et enfin tout ça. Ensuite, des papiers, des lettres, et quelques unes de mes ébauches historiques, critiques et politiques. Ils se sont emparés de tout cela. Nastasia dit que le soldat a chargé sur une brouette les objets saisis et qu’on a mis dessus la couverture du traîneau; oui, c’est cela, la couverture.

C’était une hallucination. Qui pouvait y comprendre quelque chose? De nouveau je l’accablai de questions: Blum était-il venu seul ou avec d’autres? Au nom de qui avait-il agi? De quel droit? Comment s’était-il permis cela? Quelles explications avait-il données?

– Il était seul, bien seul; du reste, il y avait encore quelqu’un dans l’antichambre, oui, je m’en souviens, et puis… Du reste, il me semble qu’il y avait encore quelqu’un, et que dans le vestibule se tenait un garde. Il faut demander à Nastasia; elle sait tout cela mieux que moi. J’étais surexcité, voyez-vous. Il parlait, parlait… un tas de choses; du reste, il a très peu parlé, et c’est moi qui ai parlé tout le temps… J’ai raconté ma vie, naturellement, à ce seul point de vue… J’étais surexcité, mais digne, je vous l’assure. Cependant je crois avoir pleuré, j’en ai peur. La brouette, ils l’ont prise chez un boutiquier, ici, à côté.

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[24] Toutes les phrases en italiques dans ce chapitre sont en français dans le texte.