– Prenez garde, Lipoutine, je vous avertis que Nicolas Vsévolodovitch va bientôt venir ici et qu’il ne fait pas bon se frotter à lui.
– Qu’est-ce que je dis? Je suis le premier à proclamer que c’est un homme d’un esprit très fin et très distingué; j’ai donné hier à Barbara Pétrovna les assurances les plus complètes sous ce rapport. «Par exemple, ai-je ajouté, je ne puis répondre de son caractère» Lébiadkine m’a parlé hier dans le même sens: «J’ai souffert de son caractère», m’a-t-il dit. Eh! Stépan Trophimovitch, vous avez bonne grâce à me traiter de cancanier et d’espion quand c’est vous-même, remarquez-le, qui m’avez forcé à vous raconter tout cela. Voyez-vous, hier, Barbara Pétrovna a touché le vrai point: «Vous avez été personnellement intéressé dans l’affaire, m’a-t-elle dit, voilà pourquoi je m’adresse à vous.» En effet, c’est bien le moins que je puisse m’occuper de Nicolas Vsévolodovitch après avoir dévoré une insulte personnelle qu’il m’a faite devant toute la société. Dans ces conditions, il me semble que, sans être cancanier, j’ai bien le droit de m’intéresser à ses faits et gestes. Aujourd’hui il vous serre la main, et demain, sans rime ni raison, en remerciement de votre hospitalité, il vous soufflette sur les deux joues devant toute l’honorable société, pour peu que la fantaisie lui en vienne. C’est un homme gâté par la fortune! Mais surtout c’est un enragé coureur, un Petchorine [3]! Vous qui n’êtes pas marié, Stépan Trophimovitch, vous l’avez belle à me traiter de cancanier parce que je m’exprime ainsi sur le compte de Son Excellence. Mais si jamais vous épousiez une jeune et jolie femme, – vous êtes encore assez vert pour cela, – je vous conseillerais de bien fermer votre porte à notre prince, et de vous barricader dans votre maison. Tenez, cette demoiselle Lébiadkine à qui l’on donne le fouet, n’était qu’elle est folle et bancale, je croirais vraiment qu’elle a été aussi victime des passions de notre général, et que le capitaine fait allusion à cela quand il dit qu’il a été blessé «dans son honneur de famille.» À la vérité, cette conjecture s’accorde peu avec le goût délicat de Nicolas Vsévolodovitch, mais ce n’est pas une raison pour l’écarter a priori : quand ces gens-là ont faim, ils mangent le premier fruit que le hasard met à leur portée. Vous allez encore dire que je fais des cancans, mais est-ce que je crie cela? C’est le bruit public, je me borne à écouter ce que crie toute la ville et à dire oui: il n’est pas défendu de dire oui.
– La ville crie? À propos de quoi?
– C'est-à-dire que c’est le capitaine Lébiadkine qui va crier par toute la ville quand il est ivre, mais n’est-ce pas la même chose que si toute la place criait? En quoi suis-je coupable? Je ne m’entretiens de cela qu’avec des amis, car, ici, je crois me trouver avec des amis, ajouta Lipoutine en nous regardant d’un air innocent. – Voici le cas qui vient de se produire: Son Excellence étant en Suisse a, paraît-il, fait parvenir trois cents roubles au capitaine Lébiadkine par l’entremise d’une demoiselle très comme il faut, d’une modeste orpheline, pour ainsi dire, que j’ai l’honneur de connaître. Or, peu de temps après, Lébiadkine a appris d’un monsieur que je ne veux pas nommer, mais qui est aussi très comme il faut et partant très digne de foi, que la somme envoyée s’élevait à mille roubles et non à trois cents!… Maintenant donc Lébiadkine crie partout que cette demoiselle lui a volé sept cents roubles, et il va la traîner devant les tribunaux, du moins il menace de le faire, il clabaude dans toute la ville.
– C’est une infamie, une infamie de votre part! vociféra l’ingénieur qui se leva brusquement.
– Mais, voyons, vous-même êtes ce monsieur très comme il faut à qui je faisais allusion. C’est vous qui avez affirmé à Lébiadkine, au nom de Nicolas Vsévolodovitch, que ce dernier lui avait expédié non pas trois cents roubles, mais mille. Le capitaine lui-même me l’a raconté étant ivre.
– C’est… c’est un déplorable malentendu. Quelqu’un s’est trompé, et il est arrivé que… Cela ne signifie rien, et vous commettez une infamie!…
– Oui, je veux croire que cela ne signifie rien; pourtant, vous aurez beau dire, le fait n’en est pas moins triste, car voilà une demoiselle très comme il faut, qui est d’une part accusée d’un vol de sept cents roubles, et d’autre part convaincue de relations intimes avec Nicolas Vsévolodovitch. Mais qu’est-ce qu’il en coûte à Son Excellence de compromettre une jeune fille ou de perdre de réputation une femme mariée, comme le cas s’est produit pour moi autrefois? On a sous la main un homme plein de magnanimité, et on lui fait couvrir de son nom honorable les péchés d’autrui. Tel est le rôle que j’ai joué; c’est de moi que je parle…
Stépan Trophimovitch pâlissant se souleva de dessus son fauteuil.
– Prenez garde, Lipoutine, fit-il.
– Ne le croyez pas, ne le croyez pas! Quelqu’un s’est trompé, et Lébiadkine est un ivrogne… s’écria l’ingénieur en proie à une agitation inexprimable, tout s’expliquera, mais je ne puis plus… et je considère comme une bassesse… assez, assez!
Il sortit précipitamment.
– Qu’est-ce qui vous prend? Je vais avec vous! cria Lipoutine inquiet, et il s’élança hors de la chambre à la suite d’Alexis Nilitch.
VII
Stépan Trophimovitch resta indécis pendant une minute et me regarda, probablement sans me voir; puis, prenant sa canne et son chapeau, il sortit sans bruit de la chambre. Je le suivis comme tantôt. En mettant le pied dans la rue, il m’aperçut à côté de lui et me dit:
– Ah! oui, vous pouvez être témoin… de l’accident. Vous m’accompagnerez, n’est-ce pas?
– Stépan Trophimovitch, est-il possible que vous retourniez encore là? songez-y, que peut-il résulter de cette démarche?
Il s’arrêta un instant, et, avec un sourire navré dans lequel il y avait de la honte et du désespoir, mais aussi une sorte d’exaltation étrange, il me dit à voix basse:
– Je ne puis pas épouser «les péchés d’autrui»!
C’était le mot que j’attendais. Enfin lui échappait, après toute une semaine de tergiversations et de grimaces, le secret dont il avait tant tenu à me dérober à la connaissance. Je ne pus me contenir.
– Et une pensée si honteuse, si… basse, a pu trouver accès chez vous, Stépan Trophimovitch, dans votre esprit éclairé dans votre brave cœur, et cela… avant même la visite de Lipoutine?
Il me regarda sans répondre et poursuivit son chemin. Je ne voulais pas en rester là. Je voulais porter témoignage contre lui devant Barbara Pétrovna.
Qu’avec sa facilité à croire le mal il eût simplement ajouté foi aux propos d’une mauvaise langue, je le lui aurais encore pardonné, mais non, il était clair maintenant que lui-même avait eu cette idée longtemps avant l’arrivée de Lipoutine: ce dernier n’avait fait que confirmer des soupçons antérieurs et verser de l’huile sur le feu. Dès le premier jour, sans motif aucun, avant même les prétendues raisons fournies par Lipoutine, Stépan Trophimovitch n’avait pas hésité à incriminer in petto la conduite de Dacha. Il ne s’expliquait les agissements despotiques de Barbara Pétrovna que par son désir ardent d’effacer au plus tôt les peccadilles aristocratiques de son inappréciable Nicolas en mariant la jeune fille à un homme respectable! Je voulais absolument qu’il fût puni d’une telle supposition.