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– Je comprends que de la sorte vous vous mettez au-dessus de tous les usages, en vue de buts plus élevés, – répondit avec une nuance de raillerie Nicolas Vsévolodovitch; – Je vois aussi avec peine que vous avez la fièvre.

– Je vous prie de me respecter! cria Chatoff, – j’exige votre respect! Je le réclame non pour ma personnalité, – je m’en moque! – mais pour autre chose, durant les quelques instants que durera notre entretien… Nous sommes deux êtres qui se sont rencontrés dans l’infini… qui se voient pour la dernière fois. Laissez ce ton et prenez celui d’un homme! Parlez au moins une fois dans votre vie un langage humain. Ce n’est pas pour moi, c’est pour vous que je vous demande cela. Comprenez-vous que vous devez me pardonner ce coup de poing qui vous a fourni l’occasion de connaître votre immense force… Voilà encore sur vos lèvres ce dédaigneux sourire de l’homme du monde. Oh! quand me comprendrez-vous? Dépouillez donc le baritch [10]! Comprenez donc que j’exige cela, je l’exige, sinon je me tais, je ne parlerai pour rien au monde!

Son exaltation touchait aux limites du délire. Nicolas Vsévolodovitch fronça le sourcil et devint plus sérieux.

– Si j’ai consenti à rester encore une demi-heure chez vous alors que le temps est si précieux pour moi, dit-il gravement, – croyez que j’ai l’intention de vous écouter à tout le moins avec intérêt et… et je suis sûr d’entendre sortir de votre bouche beaucoup de choses nouvelles.

Il s’assit sur une chaise.

– Asseyez-vous! cria Chatoff qui lui-même prit brusquement un siège.

– Permettez-moi pourtant de vous rappeler, reprit Stavroguine, – que j’avais commencé à vous parler de Marie Timoféievna, je voulais vous adresser, à son sujet, une demande qui, pour elle du moins, est fort importante…

– Eh bien? fit Chatoff avec une mauvaise humeur subite; il avait l’air d’un homme qu’on a interrompu tout à coup à l’endroit le plus intéressant de son discours, et qui, tout en tenant ses yeux fixés sur vous, n’a pas encore eu le temps de comprendre votre question.

– Vous ne m’avez pas laissé achever, répondit en souriant Nicolas Vsévolodovitch.

– Eh! cela ne signifie rien, plus tard! répliqua Chatoff avec un geste méprisant, et il aborda aussitôt le thème qui pour lui était le principal.

VII

Le corps penché en avant, l’index de la main droite levé en l’air par un mouvement évidemment machinal, Chatoff dont les yeux étincelaient commença d’une voix presque menaçante:

– Savez-vous quel est à présent dans l’univers entier le seul peuple «déifère», appelé à renouveler le monde et à le sauver par le nom d’un Dieu nouveau, le seul qui possède les clefs de la vie et de la parole nouvelle… Savez-vous quel est ce peuple et comment il se nomme?

– D’après la manière dont vous posez la question, je dois forcément conclure et, je crois, le plus vite possible, que c’est le peuple russe…

– Et vous riez, ô quelle engeance! vociféra Chatoff.

– Calmez-vous, je vous prie; au contraire, j’attendais précisément quelque chose dans ce genre.

– Vous attendiez quelque chose dans ce genre? Mais vous-même ne connaissez-vous pas ces paroles?

– Je les connais très bien; je ne vois que trop où vous voulez en venir. Toute votre phrase, y compris le mot de peuple «déifère», n’est que la conclusion de l’entretien que nous avons eu ensemble à l’étranger il y a plus de deux ans, un peu avant votre départ pour l’Amérique… autant du moins que je puis m’en souvenir à présent.

– Cette phrase est tout entière de vous et non de moi. Ce que vous appelez «notre» entretien n’en était pas un. Il y avait en face l’un de l’autre un maître prononçant de graves paroles et un disciple ressuscité d’entre les morts. J’étais ce disciple, vous étiez le maître.

– Mais, si je me rappelle bien, vous êtes entré dans cette société précisément après avoir entendu mes paroles, et c’est ensuite seulement que vous êtes allé en Amérique.

– Oui, et je vous ai écrit d’Amérique à ce propos; je vous ai tout raconté. Oui, je n’ai pas pu me détacher immédiatement des convictions qui s’étaient enracinées en moi depuis mon enfance… Il est difficile de changer de dieux. Je ne vous ai pas cru alors, parce que je n’ai pas voulu vous croire, et je me suis enfoncé une dernière fois dans ce cloaque… Mais la semence est restée et elle a germé. Sérieusement, répondez-moi la vérité, vous n’avez pas lu jusqu’au bout la lettre que je vous ai adressée d’Amérique? Peut-être n’en avez-vous pas lu une ligne?

– J’en ai lu trois pages, les deux premières et la dernière, de plus j’ai jeté un rapide coup d’œil sur le milieu. Du reste, je me proposais toujours…

– Eh! qu’importe? laissez-là ma lettre, qu’elle aille au diable! répliqua Chatoff en agitant la main. – Si vous rétractez aujourd’hui ce que vous disiez alors du peuple, comment avez-vous pu tenir alors ce langage?… Voilà ce qui m’oppresse maintenant.

– Je ne vous ai pas mystifié à cette époque-là; en essayant de vous persuader, peut-être cherchais-je plus encore à me convaincre moi-même, répondit évasivement Stavroguine.

– Vous ne m’avez pas mystifié! En Amérique j’ai couché durant trois mois sur la paille, côte à côte avec un… malheureux, et j’ai appris de lui que dans le temps même où vous implantiez les idées de Dieu et de patrie dans mon cœur, vous empoisonniez l’âme de cet infortuné, de ce maniaque, de Kiriloff… Vous avez fortifié en lui l’erreur et le mensonge, vous avez exalté son intelligence jusqu’au délire… Regardez-le maintenant, c’est votre œuvre… Du reste, vous l’avez vu.

– D’abord je vous ferai remarquer que Kiriloff lui-même vient de me dire tout à l’heure qu’il est heureux et qu’il est bon. Vous ne vous êtes guère trompé en supposant que tout cela a eu lieu dans un seul et même temps, mais que concluez-vous de cette simultanéité? Je le répète, je ne me suis joué ni de vous ni de lui.

– Vous êtes athée maintenant?

– Oui.

– Et alors?

– C’était exactement la même chose.

– Ce n’est pas pour moi que je vous ai demandé du respect au début de cet entretien; avec votre intelligence vous auriez pu le comprendre, grommela Chatoff indigné.

– Je ne me suis pas levé dès votre premier mot, je n’ai pas coupé court à la conversation, je ne me suis pas retiré; au contraire, je reste là, je réponds avec douceur à vos questions et… à vos cris, par conséquent je ne vous ai pas encore manqué de respect.

Chatoff fit avec le bras un geste violent.

– Vous rappelez-vous vos expressions: «Un athée ne peut pas être Russe», «un athée cesse à l’instant même d’être Russe», vous en souvenez-vous?

– J’ai dit cela? questionna Nicolas Vsévolodovitch.

– Vous le demandez? Vous l’avez oublié? Pourtant vous signaliez là avec une extrême justesse un des traits les plus caractéristiques de l’esprit russe. Il est impossible que vous ayez oublié cela! Je vous citerai d’autres de vos paroles, – vous disiez aussi dans ce temps-là: «Celui qui n’est pas orthodoxe ne peut pas être Russe.»

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[10] Fils de gentilhomme.