Stavroguine garda le silence.
– Vous êtes athée, parce que vous êtes un baritch, le dernier baritch. Vous avez perdu la distinction du bien et du mal, vous avez cessé de connaître votre peuple… Il viendra une nouvelle génération, sortie directement des entrailles du peuple, et vous ne la reconnaîtrez pas, ni vous, ni les Verkhovensky, père et fils, ni moi, car je suis aussi un baritch, quoique fils de votre serf, le laquais Pachka… Écoutez, cherchez Dieu par le travail; tout est là; sinon, vous disparaîtrez comme une vile pourriture; cherchez Dieu par le travail.
– Par quel travail?
– Celui du moujik. Allez, abandonnez vos richesses… Ah! vous riez, vous trouvez le moyen un peu roide?
Mais Stavroguine ne riait pas.
– Vous supposez qu’on peut trouver Dieu par le travail et, en particulier, le travail du moujik? demanda-t-il en réfléchissant, comme si en effet cette idée lui eût paru valoir la peine d’être examinée. – À propos, continua-t-il, – savez-vous que je ne suis pas riche du tout, de sorte que je n’aurai rien à abandonner? J’ai à peine le moyen d’assurer l’existence de Marie Timoféievna… Voici encore une chose: j’étais venu vous prier de conserver, si cela vous est possible, votre intérêt à Marie Timoféievna, attendu que vous seul pouvez avoir une certaine influence sur son pauvre esprit… Je dis cela à tout hasard.
Chatoff qui, d’une main, tenait une bougie agita l’autre en signe d’impatience.
– Bien, bien, vous parlez de Marie Timoféievna, bien, plus tard… Écoutez, allez voir Tikhon.
– Qui?
– Tikhon. C’est un ancien évêque, il a du quitter ses fonctions pour cause de maladie, et il habite ici en ville, au monastère de Saint-Euthyme.
– À quoi cela ressemblera-t-il?
– Laissez-donc, c’est la chose la plus simple du monde. Allez-y, qu’est-ce que cela vous fait?
– C’est la première fois que j’entends parler de lui et… je n’ai encore jamais fréquenté cette sorte de gens. Je vous remercie, j’irai.
Chatoff éclaira le visiteur dans l’escalier et ouvrit la porte de la rue.
– Je ne viendrai plus chez vous, Chatoff, dit à voix basse Stavroguine au moment où il mettait le pied dehors.
L’obscurité était toujours aussi épaisse, et la pluie n’avait rien perdu de sa violence.
CHAPITRE II LA NUIT (suite).
I
Il suivit toute la rue de l’Épiphanie et atteignit enfin le bas de la montagne. Il trottait dans la boue, soudain s’offrit à lui comme un espace large et vide, à demi caché par le brouillard, – c’était la rivière. Les maisons n’étaient plus que des masures, la rue faisait mille tours et détours parmi lesquels il était difficile de se reconnaître. Néanmoins Nicolas Vsévolodovitch trouvait son chemin sans presque y songer. De tout autres pensées l’occupaient, et il ne fut pas peu surpris quand, sortant de sa rêverie et levant les yeux, il se vit tout à coup au milieu du pont. Pas une âme ne se montrait aux alentours. Grand fut donc l’étonnement de Stavroguine lorsqu’il s’entendit interpeller avec une familiarité polie par une voix qui semblait venir de dessous son coude. La voix, assez agréable du reste, avait ces inflexions douces qu’affectent chez nous les bourgeois trop civilisés et les élégants commis de magasin.
– Voulez-vous me permettre, monsieur, de profiter de votre parapluie?
En effet, une forme humaine se glissait ou faisait semblant de se glisser sous le parapluie de Nicolas Vsévolodovitch. Celui-ci ralentit le pas et se pencha pour examiner, autant que l’obscurité le permettait, le promeneur nocturne qui s’était mis à marcher côte à côte avec lui. Cet homme était de taille peu élevée et avait l’air d’un petit bourgeois, il n’était ni chaudement ni élégamment vêtu. Une casquette de drap toute mouillée que la visière menaçait d’abandonner bientôt coiffait sa tête noire et crépue. Ce devait être un individu de quarante ans, brun, maigre, robuste; ses grands yeux noirs et brillants avaient un reflet jaune pareil à celui qu’on remarque chez les Tziganes. Il ne paraissait pas ivre.
– Tu me connais? demanda Nicolas Vsévolodovitch.
– Monsieur Stavroguine, Nicolas Vsévolodovitch: il y a eu dimanche huit jours on vous a montré à moi à la station, aussitôt que le train s’est arrêté. D’ailleurs, j’avais déjà beaucoup entendu parles de vous.
– Par Pierre Stépanovitch? Tu… tu es Fedka le forçat?
– On m’a baptisé Fédor Fédorovitch; j’ai encore ma mère qui habite dans ce pays-ci; la bonne femme prie pour moi jour et nuit afin de ne pas perdre son temps sur le poêle où elle est continuellement couchée.
– Tu t’es évadé du bagne?
– J’ai changé de carrière. J’ai renoncé aux affaires ecclésiastiques, parce qu’on en attrape pour trop longtemps quand on est placé; j’avais déjà pris cette résolution étant au bagne.
– Qu’est-ce que tu fais ici?
– Vous voyez, je me promène nuit et jour. Mon oncle est mort la semaine dernière dans la prison de la ville, il avait été arrêté comme faux-monnayeur; voulant faire dire une messe à son intention, j’ai jeté une vingtaine de pierres à des chiens: voilà toute mon occupation pour le moment. En dehors de cela, Pierre Stépanovitch doit me procurer un passeport de marchand que me permettra de voyager dans toute la Rassie, j’attends cet effet de sa bonté. Autrefois, dit-il, papa t’a risqué comme enjeu d’une parte de cartes au Club Aglois [11] et t’a perdu; je trouve sa manière d’agir injuste et inhumaine. Vous devriez bien, monsieur, me donner trois roubles pour que je puisse me réchauffer avec un peu de thé.
– Ainsi tu t’étais posté sur ce pont pour m’attendre, je n’aime pas cela. Qui te l’avait ordonné?
– Personne, seulement je connaissais votre générosité que nul n’ignore. Dans notre métier, vous le savez vous-même, il y a des hauts et des bas. Tenez, vendredi, je me suis fourré du pâté jusque-là, mais depuis trois jours je me brosse le ventre… Votre Grâce ne me fera-t-elle pas quelque largesse? Justement j’ai, pas loin d’ici, une commère qui m’attend, seulement on ne peut pas se présenter chez elle quand on n’a pas de roubles.
– Pierre Stépanovitch t’a promis quelque chose de ma part?
– Ce n’est pas qu’il m’ait promis quelque chose, il m’a dit que dans tel cas donné je pourrais être utile à Votre Grâce, mais de quoi s’agit-il au juste? Il ne me l’a pas expliqué nettement, car Pierre Stépanovitch n’a aucune confiance en moi.
– Pourquoi donc?
– Pierre Stépanovitch est astrolome et il connaît toutes les planèdes de Dieu, mais cela ne l’empêche pas d’avoir aussi ses défauts. Je vous le dis franchement, monsieur, parce que j’ai beaucoup entendu parler de vous, et je sais que vous et Pierre Stépanovitch, ça fait deux. Lui, quand il a dit de quelqu’un: C’est un lâche, il ne sait plus rien de cet homme sinon que c’est un lâche. A-t-il décidé qu’un tel est un imbécile, il ne veut plus voir en lui que l’imbécillité. Mais je puis n’être un imbécile que le mardi et le mercredi, tandis que le jeudi je serai peut-être plus intelligent que lui-même. Par exemple, il sait qu’en ce moment je soupire après un passeport, – vu qu’en Rassie il faut absolument en avoir un, – et il croit par là me tenir tout à fait entre ses mains. Pierre Stépanovitch, je vous le dis, monsieur, se la coule fort douce, parce qu’il se représente l’homme à sa façon et ensuite ne démord plus de son idée. Avec cela, il est terriblement avare. Il pense que je n’oserai pas vous déranger avant qu’il m’en ait donné l’ordre, eh bien, vrai comme devant Dieu, monsieur, voilà déjà la quatrième nuit que j’attends Votre Grâce sur ce pont, car je n’ai pas besoin de Pierre Stépanovitch pour trouver mon chemin. Il vaut mieux, me suis-je dit, saluer une botte qu’une chaussure de tille [12].