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Foccart pousse surtout le président M’Ba, malade, à préparer sa succession en choisissant comme vice-président son ancien directeur de cabinet, le jeune Albert Bernard Bongo, un ancien sous-officier de l’armée française, protégé de l’Élysée et du SDECE. Converti à l’islam, celui qui se fait désormais appeler Omar Bongo devient le président du Gabon après le décès de Léon M’Ba, en décembre 1967. Il y instaure son pouvoir arbitraire. Les Français occupent des postes clés autour de lui, notamment Guy Ponsaillé, représentant le lobby pétrolier, et le commandant Yves Le Braz, qui a succédé à Bob Maloubier à la tête de la garde présidentielle. La traque des opposants est confiée à un fidèle de Foccart, Pierre Debizet, futur patron du SAC, la milice gaulliste qui rassemble des gros bras du service d’ordre et des truands patentés. Maurice Robert, toujours chef du secteur Afrique du SDECE, dispose sur place de nombreux correspondants. Enfin, un groupe d’anciens mercenaires français, dirigé par Robert Denard et téléguidé par les services secrets, rallie la capitale gabonaise pour en faire son quartier général.

Un crime couvert dans le Foccartland

Dans ce contexte où se mêlent hommes d’affaires, diplomates et barbouzes en tout genre, rien de ce qui se passe au Gabon n’échappe à Paris. « Veiller à la sécurité de Bongo et à la stabilité du régime, c’était servir les intérêts de la France[67] », résumera Maurice Robert, qui travaillera ensuite comme expert du renseignement pour le groupe Elf, avant d’être nommé ambassadeur au Gabon de 1979 à 1981.

Lorsque, le 16 septembre 1971, l’un des opposants de Bongo les plus en vue, le diplomate Germain M’Ba, âgé de trente-six ans, est tué de deux balles de revolver dans une rue de Libreville, les soupçons se portent rapidement sur les services gabonais et français, qui partagent bien des secrets. L’épouse et la fille de l’opposant sont blessées par les tirs. Les exécuteurs emportent le cadavre de Germain M’Ba, qui ne sera jamais retrouvé. L’enquête ouverte par les autorités s’enlise. Mais plusieurs éléments apparaissent au fil des témoignages : les tueurs étaient visiblement deux « Blancs bronzés », et ils ont embarqué le corps de la victime dans une Peugeot 404 blanche. Or, peu de temps après, selon Pierre Péan, le mercenaire Bob Denard et un autre homme blanc ont été arrêtés à un barrage policier dans une voiture identique, non loin de là, puis relâchés sur ordre de la présidence gabonaise[68].

Cette coïncidence suffit-elle à incriminer le mercenaire, qui bénéficie, grâce au SDECE, de faux papiers et d’un poste officieux au sein de la garde présidentielle ? Non. Mais le doute subsistera longtemps, notamment sur l’implication dans cet assassinat des proches de Bongo, voire du SDECE. Maurice Robert affirmera que le service n’avait « aucune raison particulière de faire disparaître Germain M’Ba[69] ». Néanmoins, il admettra que le crime était sans doute « politique », que ses commanditaires étaient proches du pouvoir gabonais et que la garde présidentielle a été utilisée. Le président Bongo lui avait d’ailleurs demandé de faire surveiller étroitement cet opposant, de plus en plus gênant à ses yeux.

De son côté, quelques semaines avant sa mort, Germain M’Ba a confié son inquiétude à un diplomate français : il avait été prévenu par les services américains qu’on cherchait à le tuer, et notamment que Bongo avait demandé à la France de l’éliminer. Le SDECE a discrètement tenté d’en savoir plus sur ces menaces, jugées imprécises. Autant dire que l’homme était l’objet de toutes les attentions, ce qui n’a pas empêché son assassinat. Le doute gagnera même le clan Foccart, puisque Jean Mauricheau-Beaupré ira jusqu’à accuser Maurice Robert d’avoir ordonné à Bob Denard d’exécuter l’opposant gabonais. C’est le mercenaire qui l’aurait confié oralement à son ami Mauricheau-Beaupré[70]. Piqué au vif, le chef du secteur Afrique du SDECE demandera un arbitrage de Foccart pour être lavé de ce soupçon. Le mystère de cet assassinat restera donc entier.

De l’utilité des mercenaires

L’implication de mercenaires dans cette affaire, qui n’est pas prouvée, ne serait pas surprenante. Depuis l’arrivée au pouvoir du général de Gaulle, son éminence grise Jacques Foccart et les responsables du SDECE n’ont jamais rechigné à utiliser les services d’anciens soldats et officiers de l’armée française ayant quitté l’uniforme au lendemain des conflits indochinois et algérien pour se mettre « à leur compte ». Dans les pays où le SDECE ne veut pas apparaître, dans les affaires où la France ne veut pas être prise la main dans le sac, le recours à des mercenaires offre un paravent commode. Il suffit de s’entendre avec eux, voire de les contrôler à distance. La République gaullienne saura en faire bon usage, avec l’aval de l’Élysée.

Bob Denard est une figure légendaire de ce petit monde de nostalgiques des colonies qui ont fait leurs armes dans les commandos de parachutistes ou au sein du 11Choc. Rompu à la contre-guérilla dans les maquis, la jungle et le désert, il rejoint rapidement la brousse africaine pour mener des guerres en tant que mercenaire. En réalité, il conserve des liens étroits avec les services secrets français, lesquels sont ravis de le laisser effectuer quelques « basses besognes » au service de dirigeants bien vus par Paris. Il ne se lance dans l’aventure qu’une fois assuré du feu vert de l’Élysée et du SDECE.

Rien n’échappe à la surveillance minutieuse de Jacques Foccart et de ses réseaux. Dès 1960, son lieutenant, Maurice Robert, chef du secteur Afrique du SDECE, commence à « manipuler » Denard. Celui-ci s’active alors, avec une vingtaine d’anciens militaires français, dans l’ex-Congo belge aux côtés du rebelle katangais Moïse Tschombé, qui est armé notamment par le SDECE. Fin 1962, dans le bureau de Jean Mauricheau-Beaupré à l’Élysée, Maurice Robert fait une offre à Bob Denard, comme il le raconte lui-même : « Je lui propose de travailler pour le SDECE, en prise directe avec moi. Je mets tout de suite cartes sur table. Son acceptation suppose le respect de règles impératives de sécurité : une obéissance totale dans le cadre des opérations menées pour le service ; le maintien du secret le plus absolu sur ces opérations ; la nécessité de rendre compte de tout, de l’évolution de la situation, des initiatives qu’il prend, des instructions que lui donne Moïse Tschombé, des intentions du leader katangais… En échange, nous lui assurerons une protection aussi efficace que possible dans ses activités de mercenaire[71]. »

Bob Denard accepte le deal, à titre bénévole. Il sera l’un des bras secrets du SDECE durant plus de trois décennies, tout en restant « indépendant ». « Vis-à-vis des services français, c’était un jeu implicite qui arrangeait tout le monde. Je gardais ma liberté et ils y trouvaient leur compte[72] », expliquera-t-il. Soutenant la sécession de Moïse Tschombé, il tient tête à des assauts de troupes de l’ONU, avant de se replier début 1963 en Angola, puis de partir au Yémen pendant dix-huit mois pour combattre, aux côtés de maquisards royalistes, l’armée égyptienne de Nasser.

L’ancien bras droit de Denard se confie

Bob Denard est secondé dans ses « œuvres » par René Dulac, surnommé « le Grand ». Par pudeur ou par principe, cet ancien para n’a jamais raconté ses diverses aventures, qui l’ont conduit du Zaïre aux Comores à partir du milieu des années 1960. Il a toutefois accepté, après moult hésitations, de me livrer quelques confidences afin de corriger les « erreurs » qui ont été écrites sur son compte et sur celui des « Affreux » — ces soldats de fortune réputés extrémistes qui font les quatre cents coups en Afrique.

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67

Maurice Robert, Ministre de l’Afrique, op. cit., p. 208.

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68

Pierre Péan, Affaires africaines, op. cit., p. 13.

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69

Maurice Robert, Ministre de l’Afrique, op. cit., p. 224.

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70

Pierre Péan, Affaires africaines, op. cit., p. 13.

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71

Maurice Robert, Ministre de l’Afrique, op. cit., p. 169.

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72

Rapporté dans la biographie documentée de Pierre Lunel : Bob Denard. Le roi de fortune, Éditions no 1, 1991, p. 412–413.