Au siège de la DGSE, la décision est pourtant prise de constituer sur un lui un dossier de « reconnaissance à fin d’action » — autrement dit, de préparer une éventuelle opération Homo. « Pendant plus d’un an, nous avons essayé de le localiser et nous l’avons pisté, avec des équipes qui se relayaient[182] », se souvient un officier du SA mobilisé sur cette affaire.
Cependant, ce déploiement de moyens reste vain. L’homme échappe à ses poursuivants. « Et nous n’avons pas reçu de feu vert de nos supérieurs pour procéder à l’exécution[183] », témoigne un autre agent du SA. Paris craint toujours qu’une opération Homo n’ait des conséquences fâcheuses.
Imperturbable, Imad Moughnieh continue de narguer ceux qui le pourchassent. En octobre 1986, des vidéos de plusieurs otages français et américains sont rendues publiques. La CIA y voit le fruit d’une campagne du groupe de Moughnieh, qui les détient, pour forcer « Paris et Washington à faire des concessions[184] ». Les Américains et les Français espèrent pouvoir négocier avec lui, notamment par l’intermédiaire des diplomates algériens en poste à Beyrouth, qui l’ont rencontré[185]. Les discussions se prolongeront encore des années avant d’aboutir. Parallèlement, les dossiers sur le terroriste s’accumulent à la CIA et à la DGSE, et remontent jusqu’à la Maison-Blanche et à l’Élysée.
Moughnieh, qui s’est réfugié entre-temps à Téhéran, semble intouchable. « Il a passé sa vie à nous faire un bras d’honneur[186] », avouera un vétéran de la CIA. Chargé des opérations militaires secrètes du Hezbollah, figurant sur la liste des terroristes les plus recherchés par les États-Unis avant même 2001, Moughnieh trouvera finalement la mort le 12 février 2008 à Damas dans l’explosion d’une voiture piégée[187]. Cet assassinat ciblé sera attribué aux services secrets israéliens, qui le jugeaient responsable des attentats anti-israéliens qui avaient fait des dizaines de morts en 1992 et 1994 à Buenos Aires.
7.
« Moi, mercenaire, employé par Mitterrand pour faire la guerre »
« Oui, j’ai mené une guerre secrète sur ordre de Mitterrand[188]. » Sortant d’un silence de plusieurs décennies, René Dulac ne me cache pas avoir été surpris, en 1983, lorsqu’il a été contacté par la DGSE pour reprendre du service. Lui, le mercenaire devenu un marchand d’armes à la réputation sulfureuse. Lui, l’ancien bras droit du légendaire Bob Denard, symbole des barbouzeries africaines. Lui, surnommé « le Grand », qui a naguère, avec l’aval du SDECE, fait le coup de feu dans les zones dangereuses, le plus souvent au nom de la lutte contre des régimes communistes. Son récit, inédit, a d’autant plus de valeur qu’il est corroboré par d’autres sources[189].
À la fin des années 1970, René Dulac a, il est vrai, rompu avec Bob Denard, qui régnait en maître sur l’archipel des Comores. « Le Grand » se consacre à la création de la garde présidentielle d’Omar Bongo, au Gabon, et à quelques transferts d’armements du Brésil vers l’Afrique via sa société Transoccidentale SA, basée en Belgique, au Luxembourg et à Paris. Mi-mercenaire, mi-homme d’affaires, il se fait le plus discret possible. Avec l’arrivée de la gauche au pouvoir, en mai 1981, les mercenaires, assimilés à des « Affreux » d’extrême droite, n’ont pas la cote. Et l’heure n’est plus, semble-t-il, aux coups de main néocoloniaux. François Mitterrand n’a-t-il pas vertement critiqué l’interventionnisme militaire de son prédécesseur en Afrique et ses relations troubles avec certains régimes honnis, du Gabon d’Omar Bongo à la République centrafricaine de l’empereur autoproclamé Bokassa Ier ?
Fin juin 1983, René Dulac est de passage à Paris chez une amie. Il reçoit un curieux appel d’un correspondant dont il reconnaît la voix, un dénommé « Jean-Pierre » — en réalité le pseudonyme du général G., de la DGSE, avec qui il a jadis été en contact. « Nous savons que vous avez rendu des services à la République, lui dit ce dernier. Pouvons-nous nous voir immédiatement ? » « Jean-Pierre », qui connaît son adresse de résidence temporaire, s’est posté à quelques mètres pour l’appeler. Étonné, René Dulac le rejoint dans sa voiture. Le général lui expose rapidement la situation : « On veut monter une opération au Tchad. Denard a fait assez de bêtises. Mais vous, on vous connaît. Nous avons besoin de vos services. »
Dulac n’en revient pas : c’est la première fois que le gouvernement de François Mitterrand en appelle directement à des mercenaires payés pour faire le « sale boulot » dont personne ne veut se charger. Un recours aussi inavouable qu’indispensable. Car, en ce début d’été, l’Élysée se trouve dans une situation compliquée au Tchad. Au nord, le leader libyen, Mouammar Kadhafi, a lancé, le 19 juin, une nouvelle offensive militaire éclair avec l’aide de son allié tchadien, Goukouni Oueddei, et ses milliers de soldats. Le second veut reprendre le pouvoir à N’Djamena, d’où l’ancien rebelle Hissène Habré, soutenu par la CIA et par quelques mercenaires de l’équipe Denard, l’a chassé un an plus tôt. Naguère, la France avait tenté de se rapprocher du régime d’Oueddei, avant d’être contrainte d’aider celui d’Habré, non moins despotique[190]. Oueddei veut sa revanche, et il a appelé à la rescousse Kadhafi, dont les visées hégémoniques sur le Tchad sont un secret de Polichinelle. Appuyées par des militaires libyens, lourdement armées — chars soviétiques, lance-roquettes, mortiers et obus —, les troupes d’Oueddei sont passées à l’attaque, depuis le nord, sans rencontrer de résistance active. Le 24 juin, la palmeraie de Faya-Largeau, ville clé pour lancer l’assaut vers le sud, est tombée.
À Paris, cette crise prend les autorités à contre-pied. François Mitterrand rechigne à réagir immédiatement. Il exècre le président tchadien Hissène Habré, qui est financé en partie par les Américains. Demander à l’armée française d’aller sauver le régime d’Habré reviendrait à renouer avec les vieilles habitudes coloniales et à imiter Giscard. Les experts de la CIA qui suivent l’affaire de près notent, avec un brin d’ironie : « Ce serait une décision difficile pour le président Mitterrand d’envoyer des troupes au Tchad après des années de critiques des socialistes contre l’aventurisme militaire en Afrique des précédents gouvernements[191]. » De plus, le président français ne veut pas fermer la porte à une négociation avec Kadhafi, qu’il juge imprévisible, mais ouvert à des discussions — pour lesquelles il a d’ailleurs missionné son ami Roland Dumas[192].
Toutefois, en défenseur des principes traditionnels de la souveraineté des États, Mitterrand ne peut pas laisser Kadhafi franchir les frontières et envahir impunément le Tchad. L’expansionnisme du leader libyen est jugé « dangereux » à Paris. Les dirigeants des pays amis de la région, comme le Sénégal et la Côte d’Ivoire, pressent ouvertement le président français d’intervenir. Les Américains font de même, Ronald Reagan en tête, car la CIA alerte la Maison-Blanche sur l’imminence d’une attaque décidée par Kadhafi. « Ces derniers mois, a prévenu la CIA fin 1982, les Libyens ont fourni des armes d’infanterie, des munitions, de l’essence et des véhicules légers au millier de soldats de l’ex-président Goukouni Oueddei présents au nord du Tchad, ainsi que des conseillers militaires. Les forces d’Oueddei sont complétées par des Tchadiens recrutés avec l’aide des Libyens et transportés via le Bénin pour être infiltrés au nord du Tchad[193]. »
184
« Hizbollah Groups Steps Up Public Relations Campaign ; Captors Appeal to French Public, DCI-Hostage Location Task Force Report », 10 octobre 1986, mémo de Charles Allen (CIA) à John Poindexter (Maison-Blanche), archives de la CIA.
185
« French Suggestion : Meeting with Government of Algeria on Hostages », télégramme du département d’État américain, 11 décembre 1986, archives du département d’État.
190
En août 1982, la France a signé avec le Tchad un accord de coopération qui inclut une assistance militaire.
191
« Note for Director of Central Intelligence, Chad », 3 août 1983, CIA, archives de la CIA.
192
Voir le récit de ces missions dans Roland Dumas,
193
« Libyan Activities in Northern Chad », mémorandum pour le directeur central du renseignement, 2 novembre 1982, archives de la CIA ; « Libya-Chad Military Situation », mémorandum de la CIA, 9 décembre 1982, archives de la CIA.