L’un des premiers terrains sur lesquels ce régiment doit faire ses preuves est le Tchad. Car les troupes du leader libyen Mouammar Kadhafi occupent toujours le nord du pays. Après avoir utilisé des mercenaires durant l’été 1983, puis déployé des soldats dans le cadre de l’opération Manta, la France a retiré son dispositif fin 1984, aux termes d’un accord fragile avec Kadhafi. Mais les soldats libyens n’ont pas reculé. Ils ont même préparé de nouveaux assauts vers le sud, aux côtés de leurs alliés, les rebelles tchadiens de Goukouni Oueddei. Paris s’est préparé à la guerre, mobilisant sa flotte en Méditerranée pour frapper d’éventuelles cibles en Libye.
Néanmoins, la France ne participe pas aux bombardements américains massifs sur Tripoli, le 23 avril 1986, qui visent directement Kadhafi et ses proches. Le président Mitterrand interdit même le survol du territoire français aux avions de l’US Air Force, tout en faisant savoir discrètement aux Américains qu’il faut infliger les plus gros dommages possible au régime libyen, et non une simple « piqûre ». Ce flottement n’est pas apprécié à Washington. En réalité, le président français s’inquiète surtout de la stabilité en Afrique. En février 1986, un bombardement libyen sur N’Djamena le conduit à ordonner une réplique immédiate, baptisée opération Trionyx, visant à détruire la piste de la base aérienne d’Ouadi-Doum, que les Libyens ont fini de réaménager et de protéger avec des batteries de missiles. Dans la foulée, la France lance une nouvelle opération militaire, Épervier, avec des renforts de la Légion étrangère et une plus grande présence aérienne, dont vingt-cinq avions de combat.
Toutefois, mis à part le bref épisode offensif de 1983, Mitterrand reste sur une position plutôt défensive, au sud d’une ligne rouge qui correspond désormais au 16e parallèle. Il redoute un enlisement en cas d’engagement militaire plus au nord. Officiellement, il n’est pas question d’aider le président tchadien, Hissène Habré, à reconquérir l’intégralité de son pays par les armes. Fin 1986, plus de dix mille soldats libyens, appuyés par des Mig et des blindés, repartent à l’assaut des villes de Bardaï, Wour et Zouar. Les forces tchadiennes tentent, non sans pertes importantes, de leur faire face, mais l’Élysée refuse toujours de leur accorder un soutien aérien massif.
Pourtant, le président français s’agace de plus en plus des ingérences libyennes au Tchad. Secrètement, il décide qu’il faut en finir. À défaut d’engager des soldats français au nord, il se tourne vers la DGSE. Des parachutages d’armes et d’équipements sont effectués par le SA à destination des anciens rebelles de Goukouni Oueddei, qui se sont retournés contre leur allié libyen. Par ailleurs, la DGSE se voit confier la mission d’aider clandestinement les forces d’Hissène Habré, dirigées par le commandant Hassan Djamous, à frapper un grand coup. Après une première victoire à Fada, début janvier 1987, celles-ci, largement armées et financées par les Américains, préparent une nouvelle offensive éclair.
Une trentaine d’agents du SA, issus du 11e Choc, sont envoyés sur place pour épauler les Tchadiens. « C’est Mitterrand qui a ordonné cette opération, minutieusement préparée pendant plusieurs mois, se souvient un ancien cadre de la maison. Nous avons mobilisé tous les étages de la DGSE ainsi que les services de nombreux pays alliés. Et nous avions un feu vert de l’Élysée pour aller assez loin en termes de violence[209]. »
Partisan de la manière forte, le général Imbot s’occupe personnellement du dossier, avec son directeur de cabinet Pierre Lethier, le général Roger Émin, directeur du renseignement, le colonel Jean-Claude Lesquer, patron du SA, et les chefs du 11e Choc. Des images satellites de la base d’Ouadi-Doum en train d’être renforcée par les Libyens sont transmises par les Américains. La CIA finance les opérations à grands frais. Des Irakiens sont impliqués, avec la fourniture de camions. Les experts israéliens du Mossad aident les Français à mettre au point un système de brouillage des redoutables missiles antiaériens soviétiques qui équipent les forces adverses[210]. Une manœuvre d’intoxication est lancée à destination des Libyens, via les Algériens, pour leur faire croire qu’un accord diplomatique sur le Tchad serait négociable.
L’état-major tchadien et les hommes du 11e Choc attendent le meilleur moment pour attaquer. Car les Libyens ne quittent guère leurs fortins de Fada et d’Ouadi-Doum. Mais ils sont bien obligés de prévoir des relèves. Les écoutes de leurs communications permettent au commandant Djamous de les surprendre lors de leurs sorties. Le 20 mars 1987, une nuée de pick-up armés dans lesquels ont pris place des parachutistes du 11e Choc fondent sur une colonne libyenne à Bir Kora, tuant près de huit cents soldats, selon le bilan établi par l’état-major tchadien. Patrick Manificat se souvient : « Les Tchadiens de Djamous, qui était un adepte des guerres éclairs, lançaient leurs voitures à l’assaut des Libyens en les saturant par leur vitesse et leur agilité, et ils utilisaient nos missiles Milan. Ils ont été très efficaces. Nos équipes assuraient en partie l’appui logistique[211]. »
Deux jours plus tard, un raid surprise contre la base militaire d’Ouadi-Doum se solde par un bilan tout aussi dévastateur pour les Libyens, qui perdent mille deux cent soixante-neuf soldats, selon l’état-major tchadien[212]. Un impressionnant arsenal d’armes est détruit ou abandonné sur place : onze bombardiers tchèques, une douzaine de Tupolev, un Mig 21, trois hélicoptères soviétiques MI-25 dernier cri, une vingtaine de blindés, plus de quatre cents véhicules de combat dotés de missiles antiaériens[213]… La CIA et le Mossad demandent à la DGSE des renseignements précis sur ces armes, en échange de leur soutien à l’offensive. Pour Kadhafi, la perte d’Ouadi-Doum, point névralgique de son dispositif militaire au Tchad, est une humiliation sévère. « Il a compris le message. À partir de ce moment-là, il a cessé ses incursions massives au sud[214] », se souvient un ancien pilier du SA qui a participé à cette opération secrète.
Forte de ce succès tchadien, auquel son 11e Choc a contribué, la DGSE commence à redresser la tête. Malgré la cohabitation tendue entre François Mitterrand et Jacques Chirac, le général René Imbot se sent pousser des ailes. Après avoir « verrouillé » le service et l’avoir remilitarisé, il donne plus souvent son feu vert aux opérations proposées, sans forcément avoir d’accord explicite de la part d’un pouvoir exécutif divisé.
Homme d’action, le patron de la DGSE profite des marges de manœuvre que lui procure cette situation pour prendre des initiatives. Il envoie des agents — et pas seulement des hommes du SA — mener des guérillas clandestines aux quatre coins du monde : en Angola pour — de nouveau — soutenir la rébellion de l’UNITA de Jonas Savimbi contre le régime procommuniste ; en Asie du Sud-Est pour épauler des maquis anticommunistes au Cambodge ; ou encore en Afghanistan pour aider les troupes du commandant Massoud, qui luttent contre l’occupation militaire soviétique. Un camp d’entraînement est ouvert par la DGSE en Afrique du Nord pour accueillir les résistants afghans. Ceux-ci viennent aussi se former à Cercottes, notamment au maniement des missiles antichars Milan, avant qu’on ne leur expédie des armes par des voies clandestines.
Même si le traumatisme du Rainbow Warrior est encore gravé dans les mémoires, la DGSE redore donc son blason, jusqu’à intervenir sur le territoire français, dans des zones où elle n’a pas, officiellement, vocation à agir. La première opération concerne la Guyane. Ce département d’outre-mer abrite le centre spatial français depuis la fin des années 1960. Le site de Kourou est protégé par des gendarmes et des militaires. Le SA dispose sur place d’une présence minimale, parce qu’il est chargé de la sécurisation des tirs des fusées.
210
Voir notamment Pierre Lethier,
212
Selon le colonel Patrick Manificat, le chiffre des pertes libyennes donné par les Tchadiens est vraisemblable. En revanche, les Tchadiens auraient minimisé leurs propres pertes (officiellement, vingt-neuf morts et cinquante-huit blessés à Ouadi-Doum). Courriel à l’auteur, octobre 2014.
214
Entretien avec l’auteur, mai 2013. Quelques mois plus tard, le 6 septembre 1987, sur la base de communications interceptées, la DGSE avertira les forces françaises présentes au Tchad que des bombardiers libyens doivent lancer le lendemain un raid sur N’Djamena. Placée en alerte, l’armée française abattra un de ces bombardiers en plein vol à l’aide d’un missile. La DGSE sera à nouveau très active au Tchad en décembre 1990 pour faciliter l’arrivée au pouvoir d’Idriss Déby, qui chassera Hissène Habré, toujours mal vu à Paris, notamment à cause de ses pratiques peu démocratiques et de son alliance secrète avec la CIA.