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La donne change radicalement au début des années 1980 lorsque l’amiral Pierre Lacoste, directeur de la DGSE, décide de renforcer son dispositif d’écoutes, ce que les experts appellent la collecte de renseignements d’origine électromagnétique (Signal Intelligence, ou Sigint en anglais), un domaine dans lequel la France affiche encore un sérieux retard. Avec son directeur technique, l’amiral Lacoste souhaite déployer un réseau de stations d’écoutes dans les différents départements et territoires d’outre-mer, afin de couvrir la planète. « Je suis allé voir le président Mitterrand pour lui dire que nous avions besoin de mettre nos antennes un peu partout, et notamment à Kourou pour couvrir l’hémisphère américain, se souvient l’ex-patron de la DGSE. Kourou, c’est bien situé et, sur place, nos antennes étaient faciles à camoufler, car il y en avait déjà d’autres. Je lui ai proposé que nous nous rapprochions des services allemands du BND pour construire cette station. Mitterrand m’a donné son accord[215]. »

Fin 1984, la décision est prise de créer cette future station d’écoutes, qui sera baptisée Frégate et constituera la deuxième station la plus importante de la DGSE après celle du plateau de Domme, en Dordogne. Le BND (Bundesnachrichtendienst), le service fédéral allemand de renseignement, a une longueur d’avance en matière d’interceptions et dispose de gros moyens financiers. L’amiral Lacoste se rend régulièrement à son siège, près de Munich, et obtient des Allemands qu’ils partagent les coûts de construction de la station.

Son successeur, le général René Imbot, reprend le projet, qui porte le nom de code Colombus. Il en confie le pilotage à son directeur de cabinet, Pierre Lethier, qui secondait déjà Pierre Marion et Pierre Lacoste. Mais Colombus, qui nécessite plusieurs années d’études et de travaux, comporte des risques. Car la sécurité de la Guyane n’est pas assurée. Le département français est la proie d’orpailleurs et de trafiquants de toutes sortes, qui franchissent les frontières sans difficulté, de même que de nombreux migrants illégaux.

De plus, dans le pays voisin, le Suriname, est installé depuis 1982 un régime militaire marxiste dirigé par le lieutenant-colonel Desi Bouterse. En 1983, ce dernier a fait expulser une centaine de conseillers et de diplomates cubains, mais la junte militaire au pouvoir demeure imprévisible : elle affiche des portraits de Kadhafi dans ses ministères…

En décembre 1986, la situation se dégrade brusquement au Suriname. Un groupe de rebelles mené par Ronny Brunswijk, un ancien garde du corps du président Bouterse, se lance dans une guérilla contre le régime. Épaulées par une poignée de conseillers libyens, les troupes gouvernementales multiplient les opérations violentes visant à reprendre des zones de forêt tenues par les rebelles, qui forment ce qu’on appelle le Jungle Commando. Les combats provoquent la fuite de plusieurs milliers de Surinamiens, qui traversent le fleuve Maroni pour trouver refuge en Guyane française. Le préfet, les services de sécurité civile, les gendarmes et les légionnaires français stationnés dans la zone peinent à contenir cet afflux soudain de réfugiés, installés dans des centres d’hébergement de fortune, en pleine forêt équatoriale, près de Saint-Laurent-du-Maroni.

« Vous avez un permis de chasse en Guyane »

La DGSE donne l’alerte : elle redoute des incursions jusqu’à Kourou. « Nous craignions un pourrissement de la situation, une sorte de libanisation, se souvient un cadre du service. Nous avons pris cela très au sérieux. Comme nous devions investir avec les Allemands dans la station d’écoutes, nous ne pouvions prendre aucun risque. En accord avec le président Mitterrand, le général Imbot a donné des consignes strictes pour sécuriser la zone en disant : “Vous avez un permis de chasse en Guyane.” » Inquiète d’une éventuelle déstabilisation de ce département équatorien jugé fragile, tout comme des désordres qui peuvent toucher ses lointaines îles du Pacifique, la France est prête à tout pour défendre ses bases stratégiques, de Kourou à Mururoa.

À Cayenne, le préfet, Jacques Dewatre — futur patron de la DGSE de 1993 à 2000 —, voit défiler de hauts responsables français alarmés par la situation : des dirigeants de la DGSE, des diplomates du Quai d’Orsay, le ministre de la Défense, André Giraud, et même le Premier ministre, Jacques Chirac, en visite dans la région en avril 1987[216]. Selon Dewatre, les problèmes de sécurité viennent d’abord des quelque dix mille réfugiés surinamiens, qui sont de plus en plus difficiles à gérer et dont il souhaite organiser le retour.

Par crainte d’un sabotage des tirs de la fusée Ariane, le commandement militaire de la Guyane est renforcé, ainsi que les moyens pour protéger Kourou. En réalité, la DGSE exagère sans doute les menaces d’incursion, notamment pour prouver à ses partenaires allemands qu’elle peut maîtriser la situation. Le général Imbot, qui se rend sur place avec son homologue allemand du BND, Hans-Georg Wieck, un ancien ambassadeur de RFA à Moscou, mobilise tous ses agents de la zone Antilles-Guyane pour évaluer les vrais dangers. Des plans secrets de protection des sites de Kourou sont mis au point. Les militaires et la DGSE planchent sur des scénarios d’évacuation vers des bases de repli antillaises. Les armées sont priées d’envoyer leurs troupes d’élite effectuer des stages commando dans la région, pour bien montrer que la Guyane est désormais militarisée.

Une partie du 11Choc est également sur le pont. Des équipes du SA sont expédiées en Guyane pendant six mois pour des « entraînements » dans la zone frontalière du Maroni, avec pour consigne de tirer à balles réelles en cas de danger. Il s’agit, écrira Pierre Lethier, « avec une petite équipe et des méthodes qui ne sont pas toujours douces », de « décourager les agents de l’Est trop curieux ». Selon lui, « c’est une opération qui pourrait se transformer en un roman du genre “Mort sur le Maroni”, avec tous les ingrédients requis : pluie tropicale, légionnaires et cadavres au fil du fleuve[217] ». Lors d’accrochages, des orpailleurs et des trafiquants armés subissent effectivement des répliques meurtrières, destinées à faire des exemples. Les légionnaires, qui patrouillent de manière officielle le long du fleuve Maroni, s’étonnent de la présence clandestine du SA sur leur terrain, sans pouvoir le freiner.

Au-delà de quelques opérations bien réelles, la DGSE montre surtout ses muscles à titre dissuasif. Elle fait discrètement savoir aux gouvernements des pays de la région latino-américaine, de Cuba au Suriname, que la France ne tolérera aucune déstabilisation en Guyane. L’avertissement transmis est, en substance : « À la moindre alerte, nous frapperons. En Guyane, nous tuons qui nous voulons. » Résultat : la situation restera calme à Kourou, permettant le lancement de la fusée Ariane 4 en juin 1988.

Par mesure de précaution, la DGSE échange aussi des renseignements sur la situation au Suriname avec les services secrets néerlandais, qui restent très présents dans leur ancienne colonie. En juin 1989, après un changement de gouvernement à Paramaribo, un cessez-le-feu intervient avec les rebelles après des pourparlers négociés par la France, préludant à un accord sur le retour des réfugiés. La base d’écoutes Frégate, gérée conjointement par les Français et les Allemands, sera inaugurée en 1990 par le directeur de la DGSE, Claude Silberzahn, et son homologue du BND. Sous la houlette du président François Mitterrand, du chancelier Helmut Kohl et des ministres de la Défense des deux pays, Jean-Pierre Chevènement et Rupert Scholz, les services français et allemands élargiront secrètement leur coopération technique pour construire d’autres stations d’interception[218].

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215

Entretien avec l’auteur, juillet 2012. Voir aussi Vincent Jauvert, « La DGSE écoute le monde (et les Français) depuis plus de trente ans », Le Nouvel Observateur, avril 2001.

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216

« M. Chirac en Guyane en visite d’inspection », Le Monde, 18 avril 1987.

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217

Pierre Lethier, Argent secret, op. cit., p. 90.

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218

Roger Faligot, Jean Guisnel et Rémi Kauffer, Histoire politique des services secrets français, op. cit., p. 459–160.