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Le 11Choc employé en Nouvelle-Calédonie

Après le Tchad et la Guyane, le général Imbot ne cache pas sa satisfaction. La remilitarisation du SA semble porter ses fruits. Les opérations clandestines, même les plus violentes, ne font plus parler d’elles. Du coup, l’exécutif demande plus expressément au patron de la DGSE d’employer son 11Choc un peu partout. Y compris sur un autre morceau du territoire national situé au bout du monde : la Nouvelle-Calédonie.

Fin 1987, le Premier ministre, Jacques Chirac, essaie d’endiguer la tension qui remonte brusquement sur le « Caillou ». Ce territoire n’en est pas à ses premiers soubresauts. Depuis les élections de novembre 1984, remportées par les Caldoches, mais boycottées par les Kanaks du Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS), dirigé par Jean-Marie Tjibaou et l’un de ses chefs militaires, Éloi Machoro, la Nouvelle-Calédonie connaît de fréquents accès de fièvre. En décembre 1984, lorsque Edgard Pisani, un adepte de la conciliation nommé haut-commissaire en Nouvelle-Calédonie par le gouvernement Fabius, arrive sur place, il constate que le FLNKS contrôle les trois quarts du territoire. Des Caldoches tuent dans une embuscade dix indépendantistes kanaks. Un jeune Européen est assassiné près de La Foa, au nord de Nouméa. Début janvier 1985, le plan Pisani, qui propose un référendum sur l’indépendance, vole en éclats. Une trentaine de combattants d’Éloi Machoro, lourdement armés, marchent sur La Foa et se retranchent dans une ferme, à Digny. Craignant de perdre totalement la maîtrise de la situation, le haut-commissaire ordonne aux gendarmes et aux hommes du GIGN présents sur place d’« empêcher le commando de s’échapper pendant la nuit[219] ».

Dans la soirée du 11 janvier 1985, la situation se dégrade, avec des échanges de coups de feu. Le capitaine du GIGN demande l’autorisation de faire usage des armes. Edgard Pisani donne son accord par écrit, laissant, selon la formule consacrée, l’autorité militaire « libre d’en régler l’emploi ». « Vers 3 heures du matin, témoignera-t-il, j’apprends que les Kanaks ont décidé de passer à la lutte armée. Je donne immédiatement l’ordre de “neutraliser” Machoro[220]. » A priori, « neutraliser » le leader kanak ne veut pas dire le « tuer ». Il s’agit plutôt de le blesser avant d’appréhender son groupe.

Éloi Machoro se fait de plus en plus menaçant et refuse de répondre aux sommations. Son lieutenant, Marcel Nonnaro, tente de le calmer. Deux tireurs du GIGN armés de fusils de guerre FRF1 prennent position près de la ferme, attendant les ordres de leur officier, Jean-Pierre Picon. Vers 6 heures du matin, repérant deux silhouettes sur la terrasse de la ferme, ils font feu, semble-t-il pour les atteindre aux épaules. Mais les deux insurgés bougent à l’instant précis des tirs et s’écroulent. Il s’agit d’Éloi Machoro et de Marcel Nonnaro. « Le vieux Éloi, il a mis du temps à mourir, parce qu’ils n’ont pas touché son cœur[221] », racontera Marc Fifita-Né, l’un de ses fidèles. Les hommes du GIGN parlent d’accident imprévisible[222]. Mais le FLNKS accuse les forces de l’ordre et Edgard Pisani d’avoir provoqué des exécutions ciblées.

Quelques mois plus tard, les élections locales de septembre 1985 confirment l’influence des Kanaks sur trois des quatre régions de la Nouvelle-Calédonie. La victoire de la droite aux législatives de mars 1986 redonne cependant de l’espoir aux Caldoches du RPCR (Rassemblement pour la Calédonie dans la République), qui tiennent la zone de Nouméa. Le nouveau ministre des DOM-TOM, Bernard Pons, promet au « Caillou » un nouveau statut et un référendum, fixé au 13 septembre 1987. Le jour du vote, 98 % des électeurs se prononcent contre l’indépendance. Pour le FLNKS, qui a appelé au boycott du scrutin, c’est un échec. Le parti de Jean-Marie Tjibaou parie sur la réélection de François Mitterrand en 1988 pour inverser le cours des choses. Mais les violences reprennent, attisées par l’adoption imminente du nouveau « statut Pons », les élections régionales qui se profilent, et surtout un verdict clément de la cour d’assises de Nouméa, qui acquitte, en octobre 1987, sept Caldoches ayant participé à l’embuscade meurtrière de décembre 1984.

Chirac presse la DGSE d’intervenir

Fin 1987, à Matignon, Jacques Chirac s’inquiète de possibles dérapages. Avec son chef de cabinet militaire, le général Bernard Norlain, il demande plusieurs fois au général Imbot, patron de la DGSE, d’envoyer son 11Choc en Nouvelle-Calédonie pour tenter de maîtriser la situation. Un ancien collaborateur d’Imbot se souvient : « Il a refusé, arguant que le SA ne pouvait pas intervenir sur le territoire national et qu’il n’avait pas vocation à mener des opérations de police. Il a expliqué à Chirac que, s’il voulait le faire, ce serait sans lui. Je pense que c’est une des raisons pour lesquelles il a été évincé fin 1987[223]. » Têtu et parfois ombrageux, le général Imbot aurait ainsi froissé Jacques Chirac et son ministre de la Défense, André Giraud, et également perdu des appuis à l’Élysée. Sans compter qu’il refuse de reprendre à la DGSE Jean-Charles Marchiani, un protégé du ministre de l’Intérieur, Charles Pasqua, qui tente de négocier la libération des otages français au Liban.

Le sort du général Imbot est scellé. En décembre 1987, il est remplacé à la tête de la DGSE par le général François Mermet. Soutenu par Jacques Chirac, bien vu d’André Giraud, cet expert des forces aériennes stratégiques qui a travaillé à l’Élysée sous Giscard dirige le Centre d’expérimentations nucléaires du Pacifique depuis 1985. Lorsqu’il est reçu, fin décembre 1987, par François Mitterrand, celui-ci lui fait part de ses déceptions à l’égard des services secrets. François Mermet se souvient bien de cette conversation : « Il m’a dit : “La DGSE ne m’a jamais donné satisfaction, que ce soit au Tchad ou au Liban. Elle fait n’importe quoi. Les opérations sont mal conçues, mal conduites, les directeurs généraux ont tendance à vouloir faire la politique étrangère.” Le président m’a expliqué qu’il avait failli dissoudre la DGSE et que c’était Hernu qui l’avait sauvée. Il a ajouté que la DGSE était une maison à reconstruire, mais sans ajouter de commentaires sur ce qu’il fallait faire ou ne pas faire. Je suis ressorti de l’entretien sans savoir ce qu’il attendait exactement de la DGSE et de moi. Il m’a aussi confié que je devais me méfier de la DST, ce qui était une allusion aux réseaux du ministre de l’Intérieur, Charles Pasqua, et de son conseiller, Jean-Charles Marchiani, que Pasqua a aussi essayé de me faire recruter à la DGSE, ce que j’ai refusé. Je me suis retrouvé dans une situation compliquée, nommé à la fin de la période de cohabitation entre Mitterrand et Chirac, avec la campagne présidentielle qui se profilait[224]. »

Ouvéa : vers une opération conjointe armée/DGSE

À quelques semaines du scrutin, le 22 avril 1988, la Nouvelle-Calédonie s’enflamme à nouveau lorsqu’un commando du FLNKS attaque une gendarmerie à Fayaoué, dans l’île d’Ouvéa, tuant quatre gendarmes et prenant tous les autres en otages. À Paris, le pouvoir est divisé sur la gestion de cette crise : à l’Élysée, François Mitterrand prône plutôt une médiation avec les leaders du FLNKS, tandis que Jacques Chirac, à Matignon, est partisan de la manière forte. Dès le 23 avril, ce dernier décide d’ailleurs l’intervention des militaires à Ouvéa, sous la responsabilité du général Jacques Vidal, qui commande les forces armées de Nouvelle-Calédonie, et du général Alain Jérôme, qui dirige les gendarmes[225].

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219

Rapporté dans Pierre Favier et Michel Martin-Roland, La Décennie Mitterrand, t. 2, op. cit., p. 355.

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220

Rapporté ibid., p. 356.

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221

Rapporté dans Angela Bolis, « Petite histoire du “vieux Éloi” Machoro », Le Monde, 13 juin 2014.

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222

Voir notamment leur récit dans Daniel Cerdan, Dans les coulisses du GIGN, Calmann-Lévy, 2010, p. 126–127.

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223

Entretien avec l’auteur, juin 2014.

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224

Entretien avec l’auteur, avril et septembre 2014.

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225

Voir le récit du général Vidal, Grotte d’Ouvéa. La libération des otages, Volum Éditions, 2010, p. 46.