Après les attentats du 11 septembre 2001, la cellule Alpha a été mobilisée pour lutter contre Al-Qaïda. Comme nous le verrons[239], un incident survenu en Espagne en 2002 a contraint ses responsables à réadapter les procédures, mais sans la faire disparaître ni altérer ses capacités d’action. « Le dispositif a été parfaitement efficace et hermétique. Nous avons opéré durant des années sans nous faire piquer, c’est l’essentiel », explique un ex-responsable du SA, qui confirme le rôle actif de la cellule Alpha pour des actions ponctuelles. « Tout se passait à l’oral, pour ne laisser aucune trace », précise-t-il. Ces opérations sont donc censées ne jamais avoir existé. « J’ai trouvé ce système quand je suis arrivé. Il a servi plusieurs fois et je l’ai laissé intact à mon successeur », ajoute un ancien directeur de la Boîte.
La constitution de la cellule Alpha fait l’objet d’un vaste travail de préparation tout au long de l’année 1986. Une poignée de recrues est puisée principalement dans le vivier que représente le centre de Cercottes. Les agents qui y sont rattachés sont, a priori, déjà formés à la vie clandestine. Mais il leur faut un nouvel apprentissage, avec des méthodes radicalement différentes.
Traditionnellement, lorsqu’ils partent à l’étranger, les agents adoptent une « identité fictive », avec de faux papiers, un curriculum vitae qu’ils doivent maîtriser, une couverture — que les experts appellent une « légende » — qui doit fonctionner le temps de la mission, de quelques semaines à quelques mois. « Pour les Alpha, explique un ancien cadre du service, il s’agissait d’imaginer des légendes beaucoup plus solides, qui puissent fonctionner plusieurs années, en créant des doubles vies complètes à des agents. Ceux-ci étaient ensuite destinés à être lâchés dans la vie civile et à être activés par le service de manière ponctuelle, pour des entraînements ou des opérations réelles. Nous devions trouver des candidats discrets, fiables, malins, courageux. Les agents capables de telles immersions ne sont pas légion. » La difficulté est d’autant plus grande que les agents du SA sont surtout des militaires, rompus aux techniques de combat, mais pas forcément aptes à se fondre complètement dans une nouvelle vie sans se faire démasquer, à aller jusqu’à changer leur apparence physique, la longueur de leurs cheveux, les vêtements qu’ils portent…
Des profils particuliers sont recherchés : au début, le SA s’oriente plutôt vers des célibataires, car ils vont « disparaître dans la nature », ce qui implique de couper tous les ponts avec ses proches. Au fil des ans, le choix s’élargira, et plusieurs membres des Alpha seront mariés, menant alors des vies parallèles. « C’était très compliqué, confie un initié du service. On avait déjà des problèmes avec les familles des célibataires — alors, avec des couples, cela relevait du casse-tête. Cela créait de la suspicion et des tentations. »
Autre critère de recrutement : il faut des agents « émotionnellement très stables », selon l’expression consacrée, c’est-à-dire capables de mener de front des existences différentes, avec parfois plusieurs « légendes », en jouant parfaitement leur rôle. De plus, ils doivent être totalement indépendants, car, pendant qu’ils exerceront leurs « fausses » carrières, ils n’auront pas un lien constant avec la Boîte. Enfin, pour ce type de missions périlleuses, le SA ne peut compter que sur des volontaires très déterminés : le but ultime est qu’ils soient capables de tuer n’importe quelle cible désignée, sans poser de questions. Le sang-froid et l’absence d’états d’âme sont des qualités essentielles. « Nous les avons sélectionnés sur l’aspect technique, mais surtout sur le volet psychologique, relate un ancien cadre du SA. Nous ne voulions pas de têtes brûlées, de gens prêts à flinguer n’importe qui. On testait ceux qui avaient la capacité de tuer en leur disant qu’ils ne seraient pas juges de la décision ni de l’opportunité. »
Au printemps 1986, une première liste est constituée, avec moins de cinq noms. « Ils ont été convoqués de manière séparée au fort de Noisy-le-Sec chez le chef du SA, se souvient un ancien officier de Cercottes. On leur a dit dans le plus grand secret qu’on allait leur confier des missions de flingage dans des conditions difficiles. Ils devaient sortir du circuit officiel, disparaître des rangs du SA, pour devenir indétectables. Ceux qui ont accepté ont basculé dans un autre monde. »
Les préparatifs pour la mise en route de la cellule sont minutieux. La DGSE fabrique en son sein de vrais faux papiers pour les Alpha. Elle doit prévoir des boîtes aux lettres, des moyens de communication, des planques, des caches d’armes alimentées par d’autres agents… Elle organise des circuits financiers occultes, avec des comptes secrets à l’étranger, pour rémunérer les Alpha sans qu’il soit possible de les relier à la Boîte — ce qui nécessite d’infinies précautions. Elle leur fournit tous les éléments de leur « légende » : date et lieu de naissance, scolarité, études, preuves de leur carrière, documents administratifs. Après une longue période d’instruction, chaque Alpha doit ensuite s’insérer dans la vie professionnelle comme si de rien n’était, que ce soit comme membre d’une ONG humanitaire, cadre expatrié d’une entreprise, serveur de bar ou agent de sécurité.
Les Alpha sont opérationnels à partir de 1987–1988. Le SA est alors sous la direction du colonel Jean Heinrich. Ses successeurs perfectionneront le dispositif.
Au début, la cellule compte moins de cinq agents. Elle s’étoffe un peu ensuite, mais leur nombre ne dépassera jamais la dizaine. Certains resteront actifs deux ou trois ans, d’autres plus de dix ans, sans qu’aucune règle soit fixée sur le sujet. Leur mode de fonctionnement est très particulier. Tout d’abord, les Alpha sont tenus totalement à l’écart des autres : dans ses Mémoires, Pierre Martinet, un ancien agent du SA qui a travaillé sur des dossiers d’objectifs pour eux sans en savoir plus, reconnaît que cette cellule — qu’il a rebaptisée Draco dans son livre — « restait un mystère pour tout le monde » : « On croisait les Draco de temps à autre au mess quand nous allions manger. Ils ne se distinguaient pas des autres agents, sauf qu’ils ne se mélangeaient pas et personne n’allait chez eux[240]. » Cet isolement volontaire était une manière de préserver leur anonymat, y compris pendant leur instruction particulière, comme me l’ont confirmé plusieurs officiers du SA.
En outre, les Alpha sont mobilisables à tout moment pour des entraînements sur le terrain et des missions réelles approuvées en haut lieu. La chaîne de commandement est courte : le directeur de la DGSE donne directement ses ordres, après consultation de l’Élysée. A priori, seuls sont au courant le directeur des opérations, le chef du SA et le responsable de la cellule spéciale. Ni les autres dirigeants de la DGSE ni même le ministre de la Défense, qui a pourtant la tutelle officielle du service, ne sont dans le secret. « C’était une condition de l’efficacité », confie un initié.
Selon plusieurs témoins, le président Mitterrand, qui commence en 1988 son second septennat, restait souvent évasif au sujet de ces opérations. « Je pouvais décider les choses sans rien lui dire, précise un ancien directeur de la DGSE. Mais si j’estimais qu’une opération Homo risquait d’avoir des conséquences politiques, je préférais l’évoquer en tête-à-tête, sans témoin. Mitterrand ne disait jamais oui ou non. Il avait une formule ambiguë du type : “Si vous l’estimez utile”, ou : “Si vous le jugez nécessaire pour le service.” À partir du moment où je lui en avais parlé et qu’il n’avait pas dit non, je prenais cela pour un feu vert. Mitterrand ajoutait souvent : “Si vous échouez, je vous désavoue.” Dans ce contexte, j’ai décidé moi-même de quelques opérations. C’était rare et jamais sur le territoire français. Rien à voir avec ce qui se passait durant la guerre d’Algérie. Mais il y a des gens qui portent gravement atteinte aux intérêts supérieurs de la France. Il est normal de pouvoir les neutraliser si c’est le seul moyen de les arrêter. Et nous l’avons fait[241]. »
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Pierre Martinet,