L’élan guerrier de Jacques Chirac ne s’arrête pas là. Pour tenter de libérer les Casques bleus retenus en otages dans huit forteresses qui entourent Sarajevo, le président demande, dans la soirée du 26 mai, qu’une opération militaire secrète soit préparée. Nom de code : Balbuzard noir. Son chef d’état-major particulier, le général Christian Quesnot, et le chef d’état-major des armées, l’amiral Jacques Lanxade, mobilisent les forces spéciales à cette fin.
Les plans de l’opération, d’une ampleur sans précédent, sont aussitôt mis en œuvre : trente-sept hélicoptères de combat sont embarqués, dès le 27 mai dans la soirée, sur le porte-avions Foch, lequel quitte le port de Toulon pour se rapprocher des côtes de l’ex-Yougoslavie. Il transporte également deux cent cinquante membres des forces spéciales, dépendant du Commandement des opérations spéciales (COS) et incluant des experts du GIGN (Groupe d’intervention de la gendarmerie nationale). Depuis le Foch, ils doivent être héliportés jusqu’à la base côtière de Lipa, à la frontière avec la Croatie et la Bosnie, avant d’attaquer simultanément deux sites majeurs, Bare et Osijek, dans la banlieue ouest de Sarajevo. Les ordres de cette opération ultra-confidentielle sont transmis le 30 mai par l’état-major des armées[252]. Le dispositif est prêt.
Parallèlement, le chef de l’État a envoyé un émissaire, le général Bertrand de La Presle, auprès des dirigeants bosno-serbes — le général Ratko Mladić et son mentor politique, Radovan Karadžić. Des pourparlers s’engagent à propos des Casques bleus, toujours retenus prisonniers, débouchant sur leur libération progressive début juin. Les commandos des forces spéciales, qui attendaient un feu vert pour passer à l’action en cas d’échec des négociations, n’ont plus besoin d’intervenir.
Après cette première et vive réaction, Jacques Chirac formule le souhait d’envoyer dans la région une nouvelle Force de réaction rapide (FRR) permanente, capable d’entraver les offensives serbes autour de Sarajevo. Sur la base d’un accord franco-britannique, le principe de sa création est adopté le 3 juin 1995 lors d’une conférence des chefs d’État de l’Union européenne et de l’OTAN. De plus, à l’occasion d’un bref séjour à Washington, le président français obtient, à l’arraché, le soutien de son homologue américain, Bill Clinton, à une résolution de l’ONU autorisant le déploiement de cette force, qui serait dotée de mortiers lourds, de canons de 155 mm, de brigades aéromobiles et de blindés. Il faudra pourtant attendre quelques semaines supplémentaires avant qu’elle soit opérationnelle.
Entre-temps, la situation se dégrade dans les enclaves bosno-musulmanes, prétendument protégées par l’ONU, mais assiégées par les troupes et les milices de Mladić. En quelques jours, celles-ci mettent la main sur Srebrenica et y massacrent plus de huit mille civils. Apprenant la chute de Srebrenica lors d’un sommet franco-allemand, à Strasbourg, le 11 juillet, Jacques Chirac enrage. Plusieurs de ses conseillers recommandent l’intervention militaire immédiate de parachutistes héliportés pour stopper les tueries. Mais le président et son Premier ministre, Alain Juppé, jugent l’opération trop risquée et ne veulent pas y engager la France seule. Or aucun pays, pas même les États-Unis, n’entend la rejoindre. En dépit de l’insistance de son chef d’état-major particulier et de son ministre de la Défense, Jacques Chirac se résout à ne rien faire : ni secours aux victimes, ni représailles contre les forces de Mladić, qui ont commis l’innommable.
La priorité demeure le déploiement de la FRR autour de Sarajevo. Durant l’été 1995, son rôle se révèle déterminant pour desserrer l’étau autour de la capitale bosniaque. Installés au sommet du mont Igman, qui domine la ville, les canons de 155 mm pilonnent les positions serbes dès qu’elles sont repérées. Par ailleurs, l’armée croate, encadrée par des mercenaires américains de la société MPRI, dépêchés de manière officieuse par Washington, déclenche l’opération Oluja (« tempête » en croate). En quelques jours, elle reprend l’enclave de la Krajina, tenue par les Serbes. Ces derniers subissent une véritable déroute, au prix de milliers de morts civils et militaires. Pourchassés, assassinés, leurs maisons détruites, les habitants d’origine serbe sont forcés au départ. Secrètement, la DGSE a envoyé sur place, en urgence, un de ses officiers du SA afin d’accompagner les troupes croates dans leurs attaques. Sans pouvoir l’avouer publiquement, la France aide ces dernières à inverser le cours de la guerre, marquée jusqu’alors par une domination serbe sans partage.
Cet appui n’est pas nouveau. Depuis 1992, dans le plus grand secret, la DGSE soutient l’armée croate pour préparer cette offensive. Officiellement, le président Mitterrand ne veut pas se laisser entraîner dans l’engrenage du conflit qui déchire l’ex-Yougoslavie. Il n’est pas question de privilégier de manière visible un camp plutôt qu’un autre. C’est donc à la DGSE d’intervenir pour soutenir les Croates, qui ont discrètement sollicité l’appui de quelques pays amis.
Dans ce contexte, le général croate Ante Gotovina et son bras droit, le général Ante Roso, deux anciens légionnaires de l’armée française, ont pris contact avec la DGSE par l’intermédiaire du général Philippe Rondot, alors conseiller du ministre de la Défense, Pierre Joxe. Le patron des opérations de la DGSE, le colonel Pierre-Jacques Costedoat, s’est rendu à Zagreb pour rencontrer le général Gotovina et monter cette opération clandestine, baptisée Cimonde. Son objectif : stopper l’avancée serbe et préparer les contre-attaques, quitte à vider les territoires reconquis de leur population d’origine serbe. Dès 1992, plusieurs agents du SA sont envoyés en Croatie. « Nous arrivions par la route, de manière clandestine, comme des touristes, et nous nous retrouvions à Zagreb pour nous engager aux côtés des Croates[253] », raconte l’un d’entre eux. Pour ne pas attirer l’attention, les agents français se font recruter comme de simples mercenaires étrangers. Ils sont chargés de former et d’encadrer les troupes d’élite, les unités spéciales de l’armée croate. Seuls les généraux Gotovina et Roso sont au courant de leurs véritables missions.
Lorsque l’armée croate lance l’opération Oluja en juillet 1995, la DGSE est bien présente à ses côtés. Les unités spéciales croates seront soupçonnées d’avoir commis des exactions durant la reprise de la Krajina. Le général Gotovina sera accusé de crimes de guerre, et pourchassé, après 1995, par les procureurs du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY). La DGSE fera tout pour dissimuler le soutien clandestin apporté pendant des années à ce militaire controversé. Et elle y parviendra.
252
Voir Général Jean-Claude Allard et Colonel Jean-Marc Mérialdo, « Balbuzard noir : un modèle opérationnel pour les crises futures ? »,